Contribution majeure à la linguistique

Le programme biolinguistique

Dossier : Noam Chomsky, scientifique et militant

Noam Chomsky, Stevan Harnad

Les paragraphes suivants visent à souligner la contribution exceptionnelle de Noam Chomsky, ce grand intellectuel qui, au siècle dernier, a fait faire un changement de paradigme scientifique à la linguistique et qui ne cesse de faire avancer nos connaissances du langage, cet objet qui fait partie de la biologie humaine et qui sert à exprimer des pensées complexes.

Les travaux de Chomsky ont en effet assu­ré le passage du structuralisme à la grammaire générative. Le courant structuraliste européen, développé en France par Ferdinand de Saussure dans la première moitié du XXe siècle, vise l’identification et la classification des éléments constitutifs des langues – les phonèmes, les morphèmes, les syntagmes – donnant lieu à des analyses qui mettent en évidence leur structuration manifeste.

Bien que nécessaires, les études taxinomiques et structurales ne suffisent pas à expliquer pourquoi il est possible de produire et de comprendre des phrases nouvelles. Alors qu’il est impossible d’énumérer toutes les expressions linguistiques d’une langue donnée, il est par contre possible de produire des suites infinies, telles que : [le philosophe [qui connaît le linguiste [qui connaît l’informaticien [qui connaît le politicien… Seule une procédure dite générative peut décrire l’infinité discrète du langage.

Dans un article important publié en 1956, Chomsky propose la hiérarchie des grammaires formelles. Selon cette hiérarchie, les grammaires de capacité générative plus puissantes incluent proprement celles dont la capacité générative est plus faible. Chomsky montre que les grammaires des langues humaines ont au moins la capacité générative des grammaires à règles de réécriture, puisque les grammaires régulières ne peuvent décrire les structures récur­sives enchâssées qui font partie des expres­sions linguistiques.

La procédure générative qui caractérise le langage humain est une procédure récursive illi­mitée. Les limites sur la récursivité sont dues aux restrictions imposées par d’autres systèmes de la cognition humaine, incluant les limites de notre mémoire de travail, qui rendent impossible l’interruption d’une phrase plus d’une fois. Ainsi, alors que la phrase suivante qui ne contient qu’une proposition auto-enchâssée est acceptable le philosophe [que le linguiste a rencontré] est entré, la phrase qui suit incluant deux propositions auto-enchâssées est plus difficile à traiter le philosophe [que le linguiste [qui est professeur au MIT] connaît] est entré.

La théorie des grammaires formelles de Chomsky perdure et est la base de plusieurs développements dans des domaines connexes, notamment le traitement automatique des langues naturelles. Les travaux récents sur le parsage syntaxique minimaliste utilisent des grammaires qui ont au moins la capacité générative des grammaires de réécriture. La théorie des grammaires formelles a donné également lieu à plusieurs expérimentations sur la spécificité du langage humain par rapport aux méthodes de communication des autres animaux. Ces travaux indiquent que ces derniers ne peuvent acquérir des grammaires artificielles dont la capacité générative dépasse celle des grammaires régulières. L’infinité discrète du langage humain différencie ce dernier des systèmes de communication animale. Cette propriété est une partie intégrante de la faculté du langage, la procédure générative qui fait partie de l’héritage génétique humain.

L’entreprise générative

Noam Chomsky a non seulement fondé, mais est resté à l’avant-garde de ce que l’illustre linguiste néerlandais Henk van Riemsdijk, un pilier de la grammaire générative en Europe, a nommé « l’entreprise générative ». Cette entreprise consiste essentiellement à découvrir les propriétés de la forme de la procédure générative de la faculté du langage. Les premiers modèles syntaxiques proposés par Chomsky distinguent les règles de réécriture de la base des transformations, qui de concert dérivent les expressions linguistiques. Le premier type de règles dérive les structures profondes et le second type de règles dérive les structures de surface. Ce modèle permet de relier par un ensemble de règles formelles les structures inter­rogatives et les structures passives aux structures actives, comme les suivantes : (1) Le philosophe a interviewé un linguiste (2) Qui est-ce que le philosophe a interviewé ? (3) Un linguiste a été interviewé.

Puisque la grammaire est un ensemble de moyens finis capables de dériver une infinité d’expressions linguistiques, Chomsky propose de simplifier le modèle de la grammaire et la forme des règles génératives. Les multiples règles de réécriture de la base et les multiples transformations proposées au cours du développement de l’entreprise générative sont réduites à une seule dans le programme appelé « minimaliste » présenté pour la première fois en 1995. Les différentes contraintes sur les transformations (telles que la contrainte sur le mouvement de têtes) et la contrainte sur les déplacements des constituants phrastiques sont subsumées sous une condition plus générale de mouvement le plus court, qui minimise la recherche dans l’espace dérivationnel. Cette simplification du modèle de grammaire, que ce soit dans le nombre et la forme des opérations et des contraintes, satisfait le principe de parcimonie, un principe méthodologique basique en science.

Minimalisme et biolinguistique

Le programme minimaliste qui réduit l’expression des propriétés de la procédure générative de la faculté du langage au strict minimum permet un développement accru des recherches sur la biologie du langage. L’entreprise biolinguistique a pris naissance dans les années 1950 par des efforts concertés de linguistes, biologistes, psychologues et philosophes incluant Chomsky, Piaget, Monot, Lenneberg. Ce domaine multidisciplinaire est depuis récemment l’objet d’activités de recherche donnant lieu à des percées importantes sur des questions aussi fondamentales que les suivantes : Quelle est l’origine du langage ? Comment le langage se développe-t-il chez l’individu ? Qu’est-ce qui donne lieu à la diversité linguistique ? À quoi sert le langage ?

Chomsky identifie trois facteurs dans le développement du langage chez l’individu : l’héritage génétique, l’expérience et les facteurs externes à la faculté du langage qui réduisent la complexité de traitement des expressions linguistiques. La base génétique de la faculté du langage réside dans le substrat neuronal qui dessert la faculté cognitive humaine spécialisée dans l’activité symbolique du langage (en particulier les aires Brodmann 44 et 45).

Cette activité cognitive, dont la capacité générative réside en une seule opération binaire récur­sive, offre par sa simplicité une modélisation qui est compatible avec l’émergence du langage. L’hypothèse selon laquelle le langage a émergé par un changement minimal dans le cerveau humain se distingue de l’approche évolutionniste, selon laquelle le langage humain actuel serait précédé d’au moins deux étapes historiques de développement : un mot > deux mots (proto-langage) > langage. Le fait que le langage soit une innovation récente (100 000 ans) dans l’évolution des espèces rend l’hypothèse évolutionniste peu probable. Le fait que les expressions transmises par les primates non humains et les oiseaux chanteurs ne présentent pas de relations hiérarchiques favorise l’hypothèse de l’émergence du langage humain qui, de manière caractéristique, est articulé en termes de relations hiérarchiques entre constituants.

L’acquisition du langage par l’enfant requiert l’exposition au langage parlé par les personnes auxquelles il est exposé, bien que l’évidence linguistique à laquelle il est exposé soit partielle : phrases incomplètes, « faux départs », erreurs dues à la fatigue, au stress, etc. ; c’est ce qu’on appelle la pauvreté du stimulus. Malgré celle-ci, l’enfant développe une grammaire de la langue à laquelle il est exposé dans un court laps de temps. Ce développement serait impossible dans l’absence de la base biologique du langage.

La variation linguistique est un processus naturel, comme c’est le cas de la variation en biologie, où une même espèce ne contient pas d’instances identiques. Dans le programme minimaliste, la diversité linguistique est issue d’un choix binaire dans les valeurs des traits associés aux éléments fonctionnels, comme le temps dans le domaine verbal et le déterminant dans le domaine nominal. Cette approche permet de dériver la variation reliée à l’ordre des mots. Elle contraste avec l’approche typologique de Greenberg, qui classifie les langues selon la position des constituants majeurs : le sujet, le verbe et l’objet. La théorie des principes et paramètres formulée par Chomsky dès 1979 et étayée par la suite dans le cadre du programme minimaliste offre une approche formelle à la diversité linguistique qui conduit à la découverte de points communs et de divergences entre la variation en biologie et la variation linguistique ; entre la variation linguistique, l’acquisition du langage et la variation phylogénétique.

Des voies nouvelles

L’entreprise biolinguistique ouvre de nouvelles voies de recherche et permet, comme le souligne Chomsky, d’aller au-delà de l’adéquation explicative et de lier ainsi les propriétés formelles du langage à sa base biologique, à la variation linguistique, à l’acquisition du langage, à la phylogénie des langues et aux facteurs qui réduisent la complexité. La contribution de Noam Chomsky au développement des connaissances de ce qui nous distingue des autres êtres de la création, soit le langage, est remarquable et ne cessera d’être une source d’inspiration en linguistique et au-delà des frontières de cette discipline.

Question d’Anne-Marie Di Sciullo

Le programme biolinguistique permet de nouvelles avenues pour explorer ce qui est propre à la faculté de langage et ce qui est périphérique. Pourquoi l’étude formelle du langage (par exemple binarité proéminence, distance structurale vs linéaire) est-elle importante pour notre compréhension du langage, cette faculté spécifiquement humaine de transmettre des pensées complexes ?

Réponse de Chomsky

Je pense que nous sommes d’accord pour dire qu’il n’y a pas d’approche cohérente des propriétés fondamentales du langage qui ne reconnaisse que chaque langue spécifie un ensemble infini d’expres­sions structurées qui sont interprétées par des systèmes sensorimoteurs et conceptuels-intentionnels – et qui, donc, adopte une forme de grammaire générative – et qui ne reconnaisse en outre le fait évident que chacun de ces systèmes internes est une caractéristique biologique de l’individu.

L’étude formelle du langage est un élément crucial de l’étude de ce système et donc de l’étude de cette capacité humaine particulière de créer des pensées complexes – et parfois de les transmettre. Il s’agit d’un élément capital de cette étude. Quelle importance a-t-il ? On ne peut répondre à cette question qu’en poursuivant l’étude formelle du langage et des autres facteurs qui peuvent être impliqués dans la construction et la transmission de pensées complexes.

P.-S.

Photo : Gérald McKenzie

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