Accueil du site > No 52 - déc. 2013 / janv. 2014 > Le Saint-Graal de l’éducation ?

Éducation

Le Saint-Graal de l’éducation ?

Normand Baillargeon

Si vous œuvrez en éducation, je voudrais cette fois vous faire ce que je pense être un vrai cadeau en vous présentant ce que certains appellent le Saint-Graal de l’éducation. Mais laissez-moi d’abord vous expliquer de quoi il en retourne.

Sur les débats en éducation

Tout le monde le sait, on ne cesse de débattre en éducation. Nos débats sont essentiellement de deux types : des débats conceptuels, d’une part, qui portent sur la définition, sur le sens de certains mots ; d’autre part, des débats empiriques qui portent sur ce que l’expérience nous enseigne, typiquement de l’efficacité de telle ou telle pratique, approche ou méthode. Le plus souvent, les deux types de débats sont simultanément présents.

Si quelqu’un soutient qu’un enseignement donné endoctrine, avant tout examen des faits, nous devrons pour répondre avoir un débat du premier type, puisqu’il sera raisonnable de nous demander ce qu’on doit entendre par endoctriner. Pour cela, il nous faudra clarifier ce concept, c’est le travail du philosophe et il se fait de tête, si je puis dire.

Mais imaginez cette fois quelqu’un qui affirme que les enfants apprennent mieux à lire si on leur enseigne par une méthode appelée globale (on part directement des mots que les enfants apprennent à reconnaître) que par une méthode appelée phonétique (dans laquelle on part des lettres, qu’on apprend à combiner en sons, puis en mots). On voudra sans doute expliciter ce que signifient ici « apprendre à lire » et « mieux » ; mais il ne suffira pas de clarifier ce qu’on veut dire par tel ou tel mot pour trancher ce débat et, pour cela, il nous faudra bien finir par aller constater ce que l’expérience nous apprend.

Hélas, c’est le plus souvent très compliqué à faire, notamment parce que l’expérimentation est notoirement difficile en éducation, pour toutes sortes de raisons bien connues.

Méta-analyses et méga-analyse

Il existe cependant des recherches crédibles et méthodologiquement correctes – par exemple comparant les deux méthodes d’apprentissage de la lecture que j’ai présentées. Mais, hélas encore une fois, elles ne parviennent pas toutes aux mêmes conclusions, ne sont pas méthodologi­quement aussi fiables les unes que les autres, ne portent pas sur le même nombre de sujets, n’ont pas toujours la même rigueur et ainsi de suite.

Ne serait-il pas merveilleux de pouvoir synthétiser les résultats de ces recherches crédibles, de pouvoir les pondérer et les ramener à une mesure, grâce à laquelle on pourrait dire, le cas échéant, vers quelle conclusion toutes les bonnes études menées convergent ?

Il se trouve qu’il existe un tel moyen, compliqué (cela demande de faire de savantes analyses statistiques) mais sûr, de le faire. Cette merveilleuse technique s’appelle la méta-analyse et elle est depuis longtemps utilisée en médecine et dans les sciences en général. Grâce à elle, s’agissant par exemple d’un médicament, on parvient à un chiffre qui exprime ce qu’on appellera l’ampleur de l’effet du médicament en question, tel que permettent de le déterminer toutes les recherches synthétisées dans la méta-analyse.

En éducation aussi, depuis longtemps, on réalise de telles méta-analyses, sur tous les sujets pouvant jouer un rôle dans la réussite scolaire, depuis les devoirs à la maison jusqu’aux méthodes d’enseignement, en passant par tout ce que vous pouvez imaginer.

Supposons à présent que l’on prenne toutes ces méta-analyses qui ont été réalisées en éducation et qu’on en fasse la synthèse. Supposons, en somme, qu’on fasse la méta-analyse des méta-analyses réalisées en éducation – les mots manquent ici, devant l’ampleur de la tâche, et on a suggéré de parler en ce cas de méga-analyse.

Eh bien, cela a été fait et même publié, en 2009, par John Hattie et son équipe ! Les auteurs ont en fait synthétisé (tenez-vous bien…) plus de 800 méta-analyses, synthétisant elles-mêmes quelque 50 000 études, ayant porté sur plus de 200 millions de sujets. Lorsque ce travail est paru, certains commentateurs l’ont décrit comme le Saint-Graal de l’éducation, ce qui n’est sans doute pas une trop grande hyperbole.

Pensez à peu près à n’importe quel facteur pouvant jouer un rôle dans le succès ou l’insuccès scolaire. Si vous désirez savoir ce que la recherche crédible dit à ce sujet, il y a de fortes chances que vous trouverez la réponse chez Hattie.

Prenez la question des mérites comparés des deux méthodes d’apprentissage de la lecture évoquées plus haut : la réponse s’y trouve, avec de très nombreuses autres réponses.

Le cadran de Hattie

Avant d’en rappeler quelques-unes, je dois dire qu’il y a dans la présentation des résultats de ce travail deux choses très importantes et originales et qui doivent être connues. La première est théorique ; la deuxième, qui s’ensuit, est graphique.

Le but de ce travail, on l’a vu, est de parvenir à une mesure, appelée l’ampleur de l’effet. On pourra imaginer le situer entre -1 et 1.

Il se trouve cependant qu’en éducation, du seul fait de proposer un enseignement et du seul fait de la maturité des sujets, tout ce qu’on fait, ou presque, a un effet positif. Il serait donc trompeur de présenter l’ampleur de l’effet comme je viens de le suggérer : on veut savoir ce qui marche plus et mieux, et pas seulement ce qui marche de toute façon, du seul fait que c’est pratiqué sur des sujets qui se déve­loppent.

Ce qui marche de la sorte, ce qui marche de toute façon, a une ampleur d’effet que la méga-analyse permet de situer à 0.4, sur une échelle qui va de - 0.2 à 1.2. La zone recherchée de nos interventions en éducation sera donc au-delà de ce 0.4, autrement dit on vise un effet d’une ampleur supérieure à ce que n’importe quelle méthode, ou presque, produit. Voilà pour la précision théorique.

Pour représenter graphiquement ses résultats, Hattie a imaginé un cadran dont l’aiguille nous rend immédiatement visible l’ampleur de l’effet de la variable considérée.

Voici ce cadran de Hattie. On voit bien la marque du 0.4. En deçà du point zéro, on retrouve ces rares pratiques qui ont des effets négatifs. Au-delà du 0.4 se situe la zone des effets désirés.

Quelques résultats

Je vous devine curieux. Qu’apprend-on en lisant Hattie ? Amusons-nous un peu. Que disent selon vous les recherches et les méta-analyses telles que synthétisées dans la méga-analyse de Hattie à propos des deux méthodes d’apprentissage de la lecture évoquées plus haut ? Que disent-elles de l’apprentissage coopératif ? Des devoirs ? De l’apprentissage par problèmes ? De l’instruction directe et centrée sur l’enseignant ? Du micro-enseignement ? Eh bien, voici. (On consultera bien entendu l’ouvrage de Hattie pour les nécessaires précisions sur ce que signifient exactement tous ces termes.)

Hattie suggère en outre que ce que les recherches qu’il a synthétisées montrent, c’est que si l’on distingue des méthodes d’enseignement dans lesquelles le professeur est un « activateur », et donc centrées sur lui et ses actions, et celles où le professeur est un facilitateur, et donc centrées sur les élèves et leurs activités (comme celles que préconisent des approches par la découverte), « le contraste entre leurs effets moyens est saisissant : 0.60 et 0.17 ».

Pourquoi a-t-on malgré tout fondé notre réforme sur les secondes ? Bonne et difficile question. Voici en tout cas ce que son expérience a appris à John Hattie à ce sujet : «  Chaque année, je donne des cours à de futurs maîtres et je découvre alors qu’ils ont déjà été endoctrinés par le mantra : “Constructivisme, bien ; instruction directe, mauvais”. Lorsque je leur montre les résultats des méta-analyses, ils sont abasourdis et souvent en colère.  »

À mon avis, toute personne œuvrant en éducation a le devoir de connaître les travaux de Hattie, et celui de les prendre sérieusement en compte.

P.-S.

Une lecture : John Hattie, Visible learning : a synthesis of over 800 meta-analyses relating to achievement, Routledge, London, 2009.

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