Accord Canada / Union européenne

No 52 - déc. 2013 / janv. 2014

Économie

Accord Canada / Union européenne

Opération propagande

Après quatre ans et demi de négociations, le gouvernement Harper a annoncé en grande pompe, en octobre dernier, une entente de principe pour un accord commercial entre le Canada et l’Union européenne. Le gouvernement Marois a appuyé avec enthousiasme ce qui a été présenté par les conservateurs. La machine à propagande s’est actionnée à pleine puissance pour vanter les bienfaits de l’entente.

Pourtant, cet événement a eu lieu bien avant que les négociations soient terminées. On envisage plutôt l’aboutissement de l’accord… dans environ six mois ! La vérité est qu’il fallait un peu de substance à Stephen Harper pour son discours du trône, une « bonne nouvelle » à annoncer, qui révélerait sa volonté d’agir sur l’économie.

La nouvelle a été accompagnée de quelques statistiques creuses et de nombreux documents d’explication, produits tant par le gouvernement fédéral que provincial, montrant à quel point notre économie pourra miraculeusement prospérer. Le hic, c’est que les textes de l’accord, eux, demeurent entièrement secrets. Nos gouvernements se sont donc donné le rôle de l’interpréter sans que l’on puisse vérifier si ce qu’ils avancent est juste.

Quelques couacs

Le beau plan de communication de nos gouvernements a toutefois été sapé par quelques dérapages. D’abord, en provenance du Québec, la révélation selon laquelle l’accord permettrait l’entrée au pays de 17 700 tonnes supplémentaires de fromages européens, ce qui pourrait miner de façon durable la production de fromages artisanaux au pays. Les producteurs et productrices recevront des compensations financières, a annoncé en catastrophe le gouvernement fédéral pour sauver la face. Mais plusieurs craignent, à juste titre, que ces compensations ne voient jamais le jour.

Autre révélation troublante : un document interne de l’Union européenne affirmait que cette dernière avait obtenu du Canada « plus que ce qu’elle réclamait », ainsi que le titrait Radio-Canada le 1er novembre. Les Européens se réjouissent de gains imprévus, entre autres en ce qui concerne la provenance géographique des produits, qui empêchera les Canadiens de vendre un produit identique sous un nom protégé, et le prolongement des brevets pharmaceutiques, qui provoquera une hausse considérable du coût des médicaments. Ceux et celles qui observent l’évolution de l’accord ne sont pas surpris : par sa position de quémandeur devant l’Union européenne, et par sa volonté de conclure l’accord à tout prix, le Canada a négocié en position de faiblesse.

L’ancien ministre canadien du Commerce international, Pierre Pettigrew, en a surpris plus d’un en déplorant l’opacité des négociations. Il ne dupe personne cependant lorsqu’il se présente comme un modèle de vertu et de transparence : alors qu’il était ministre, la bataille avait été dure et longue pour obtenir, en dernière instance, les textes de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) qu’il négociait, tout juste avant le sommet de Québec en 2001. Pettigrew fait cependant preuve de franchise lorsqu’il affirme que l’accord entre le Canada et l’Europe devra être adopté en bloc, sans possibilité de revenir sur ce qui a été négocié : « Je ne pense pas que l’on puisse espérer y apporter de grandes corrections. De telles ententes sont très, très difficiles à rouvrir.  »

Rétablir les faits

Dans toute opération de propagande, des idées sont lancées comme des faits, dans le but d’être répétées le plus souvent possible, sans qu’on ne les remette en question. Et comme dans toute opération médiatique bien menée, ces idées doivent être simples, accompagnées de statistiques pour donner de la crédibilité au tout.

Ainsi, pour le gouvernement canadien, les avantages de l’accord entre le Canada et l’Europe sont les suivants : suppression de 99 % des droits de douane ; accroissement de 23 % des échanges de bien et de services, pour des profits de 36 milliards de $, ce qui bénéficiera à la croissance et à l’emploi. Les chiffres annonçant l’accroissement des échanges et des profits élevés semblent purement ésotériques. Rien ne les justifie, ils ne s’appuient sur aucune recherche sérieuse ou démonstration crédible. Mais ils sont répétés comme des mantras.

Affirmer que les droits de douanes feront l’objet d’une suppression de 99 % relève d’une forme de manipulation. Dans une étude conjointe réalisée par la Commission européenne et le gouvernement du Canada, on affirmait qu’en 2007, les barrières tarifaires européennes étaient en moyenne de 2,2 % pour les produits canadiens. Seuls de rares secteurs, comme l’agriculture et les produits de la mer, ont fait l’objet de droits de douanes importants. Ce qui se justifie aisément, dans ce dernier cas, par la nécessité de protéger l’alimentation d’une libéralisation aux effets désastreux pour les populations.

Il faut l’admettre : l’opération propagande en faveur de l’accord entre le Canada et l’Union européenne a remporté un certain succès, propulsée par l’appui inconditionnel des gens d’affaires. Il ne s’agit toutefois que de la première manche. La route sera longue encore avant l’adoption de l’entente et il y aura de nombreuses occasions de rétablir les faits. Pour cela, il faut exiger avec force un vrai débat démocratique sur cette matière.

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