#AgressionNonDénoncée

No 57 - déc. 2014 / janv. 2015

#AgressionNonDénoncée

Un spectre hante le Canada, celui de l’agression sexuelle ! Il aura suffi du congédiement d’un animateur vedette de CBC et de la suspension de deux députés libéraux pour que les langues se délient et que la twittosphère soit agitée par les gazouillis de ces agressions non dénoncées qui volent soudainement la vedette au « terrorisme islamiste ». Alors que nos gouvernements se targuent d’avoir réalisé l’égalité entre les femmes et les hommes et que certains auraient même voulu y voir une valeur québécoise fondamentale, le miroir craque et la violence sexuelle se rappelle à notre mauvais souvenir.

Il y a quelques semaines, une comédienne new-yorkaise créait la surprise (chez certains à tout le moins !) en déambulant de façon anodine dans les rues et en enregistrant à caméra cachée les commentaires dont elle faisait l’objet [1]. Pourtant, elle avait pris soin de se vêtir de façon « non provocante », voire banale, question de ne pas se faire accuser, comme cela est souvent le cas dans ces circonstances, de « l’avoir cherché ». Malgré tout, les commentaires à connotation sexuelle avaient été nombreux sur son passage.

Cela nous montre bien que les femmes sont encore trop souvent victimes de violence, et plus encore, que ceux qui commettent de tels actes bénéficient généralement d’une impunité qui les encourage à récidiver. Cette impunité, elle est faite d’un mélange de banalisation des « petites violences » à l’encontre des femmes (il n’y a pas mort d’homme !) et d’incrédulité face au témoignage de celles qui disent en être victimes. Quand ce n’est pas le renversement des rôles et la transformation des victimes en accusées !

Le nombre important de femmes connues ou inconnues, jeunes ou vieilles, qui osent enfin sortir de l’ombre nous rappelle que les violences sexuelles sont loin d’avoir disparu de nos sociétés. Ces témoignages nous rappellent aussi que si les relations hiérarchiques peuvent conduire à des abus, l’égalité de statut ne protège pas automatiquement de ces mêmes abus. Ces femmes nous rappellent également que beaucoup d’hommes ne sont pas prêts à renoncer aux privilèges de la domination masculine et voient d’un très mauvais œil l’accès de certaines femmes à leurs anciens « clubs privés ».

Il serait mesquin de réduire le mouvement à « une énorme thérapie de groupe » ou même à du lynchage. Il ne faudrait surtout pas prendre prétexte de certains abus pour bâillonner ou pire encore refuser d’entendre cette parole ; la censure est la pire des solutions. Il serait plutôt souhaitable que, dans les milieux de travail, les employeurs prennent leurs responsabilités et garantissent à leurs employées un climat de travail exempt de harcèlement. Ça ne réglerait pas tout, mais il faut bien commencer quelque part.

Cela révèle une tendance encore trop répandue aujourd’hui à réduire les femmes à leur corps et à leur sexualité. Ce n’est pas parce que les femmes sont présentes dans les lieux publics que leur corps doit être considéré comme public. Car ce n’est pas seulement la rue, un espace anonyme, qui présente un risque sécuritaire pour les femmes : les maisons, les lieux d’études ou de travail, les lieux publics, même les parlements constituent autant d’endroits où le droit à la sûreté des femmes est mis à mal et où les agresseurs peuvent escompter une tolérance ou un silence complice. Le registre des interactions hommes/femmes dans une société qui se réclame de la mixité et de l’émancipation des femmes ne peut se réduire à celui de la séduction.

Si les langues se délient aujourd’hui, c’est qu’il y a eu une brèche qui a rendu ces paroles audibles. Il importe de maintenir cette brèche ouverte sous peine de retomber dans « un silence de mortes [2] ». La violence qui tue n’est pas seulement celle du viol ou de la violence conjugale, ce peut aussi être cette guerre d’usure que représente le harcèlement sexuel ou sexiste. Le corps des femmes doit cesser d’être un objet aux mains des autres et leur volon­té doit être pleinement reconnue et être en mesure de s’exercer. Comme le proclame un vieux slogan féministe, QUAND UNE FEMME DIT NON, C’EST NON !


[1La vidéo peut être visionnée à cette adresse : www.youtube.com/watch?v=b1XGPvbWn0A

[2Titre d’un ouvrage sur la violence masculine écrit par Patricia Romito, Un silence de mortes, Paris, Syllepse, 2006. Cet ouvrage explore les diverses stratégies de banalisation et d’oblitération de la violence à l’encontre des femmes.

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