No 57 - déc. 2014 / janv. 2015

État islamique

La stratégie du chaos

L’État islamique (EI), parfois connu comme le « Califat », a fait une entrée spectaculaire dans l’histoire en juillet dernier. Selon son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, ce mouvement qui contrôle une grande partie de la Syrie et de l’Irak dispose de plusieurs dizaines de milliers d’hommes en armes. Il combat les régimes syrien et irakien, mais aussi l’opposition syrienne, l’Iran et l’Arabie saoudite. Il affirme également vouloir porter la guerre contre les puissances impérialistes, notamment les États-Unis. Tout un programme…

Un produit dérivé du désastre irakien

En 2003, les États-Unis envahissaient l’Irak pour détruire l’État dirigé par Saddam Hussein. Peu de temps après la « victoire », une puissante insurrection éclatait sous l’égide d’une vaste coalition comprenant des nationalistes, des débris de l’armée et des djihadistes sous l’influence d’Al-Qaïda. En 2007, la situation était hors de contrôle, d’où le retrait graduel de l’armée américaine, laissant derrière eux un pouvoir irakien très faible établi sur une base sectaire et communautaire. Entre-temps, les forces djihadistes se sont réorganisées, prenant appui sur des composantes sunnites (20 % de la population irakienne). Idéologiquement, le groupe armé de l’État islamique se distingue peu d’Al-Qaïda dont il s’est détaché. Il provient des mêmes sources rigoristes inspirées par le wahhabisme, l’idéologie issue du pouvoir monarchiste d’Arabie Saoudite.

Le mouvement djihadiste a connu une avancée fulgurante. En quelques semaines, les combattants de l’État islamique ont bousculé l’armée irakienne qui compte plus de 300 000 hommes armés par les États-Unis. Mais en réalité, cette armée a implosé sous le poids d’un État qui ne tient plus debout. Lors des combats à Mossoul (deuxième ville d’Irak), les généraux se sont enfuis aux premiers coups de feu, emportant avec eux des caisses de dollars. Face à cette armée bric-à-brac, l’État islamique dispose de combattants motivés, dont des jeunes sunnites qui considèrent qu’ils n’ont rien à perdre devant le pouvoir sectaire de Bagdad.

Implosion et guerre régionale

En Syrie, les djihadistes contrôlent environ 35 % du territoire, dont les champs pétroliers actuellement bombardés par les États-Unis. Ils ont refoulé les autres forces rebelles, notamment les islamistes de Jabhat al-Nusra, qui étaient il n’y a pas si longtemps la principale opposition contre le régime de Bashar Al-Assad. Ce dernier est par ailleurs leur principal ennemi, ce qui crée tout un paradoxe puisque les États-Unis et leurs alliés subalternes comme le Canada espéraient expulser le dictateur syrien du pouvoir, comme ils l’avaient fait avec Kadhafi en Libye.

Cette implosion ne peut être comprise sans prendre en compte les conflits qui opposent plusieurs États de la région. L’Arabie saoudite, principal soutien des États-Unis dans la région, a été fortement impliquée du côté des factions djihadistes. Cependant, devant l’État islamique, elle se retrouve comme le géniteur du monstre de Frankenstein, c’est-à-dire qu’elle en a perdu le contrôle. D’autres pétromonarchies du Golfe en ont profité pour s’insérer dans le chaos, notamment le Qatar et le Koweït, qui ont appuyé, jusqu’à récemment, les forces liées à l’État islamique. D’autres États dont la Turquie et l’Égypte voulaient au départ « simplement » le renversement des régimes de Bagdad et de Damas, mais en fin de compte, ils ont aussi alimenté la dérive conduisant à l’implosion actuelle. Leur jeu est de s’imposer auprès des États-Unis, chaque État prétendant devenir un gendarme régional. Pour sa part, Washington s’est contenté de regarder les choses de loin tout en permettant aux joueurs régionaux d’alimenter en armes les rebelles syriens et irakiens, ce qui fait que l’ État islamique est présentement équipé d’armements américains sophistiqués.

Le jeu israélien et la guerre sans fin

Israël, la grande puissance militaire de la région, a des capacités d’intervention directe limitées, d’autant plus que son armée a subi de durs revers contre les combattants libanais et palestiniens. En gros, la stratégie israélienne espère profiter de la dislocation des États arabes en de micro-États opposés les uns aux autres, ce qui bien sûr les neutraliserait tout en affaiblissant ses ennemis directs au Liban et en Palestine. Les interférences israéliennes, tout en étant discrètes, se font sentir du côté des Kurdes irakiens, qui combattent à la fois les velléités de Bagdad et les islamistes, tout en poursuivant une politique de purification ethnique contre les populations non kurdes. Le gouvernement israélien appuie, sans gêne, la mise sur pied d’un État kurde, tout en poursuivant discrètement une politique de soutien militaire.

Dans le contexte de cette terrible orgie de violences, les États-Unis ont échoué à établir leur suprématie. Certes, ils peuvent entraver l’avancée fulgurante des combattants islamistes, ce qui enlisera la guerre sur des lignes de démarcation fluides. À Washington en tout cas, c’est la pagaille. Une lutte à finir contre les djihadistes signifierait une alliance, inavouée ou non, avec Bashar Al-Assad, et donc un accommodement avec l’Iran. Il se peut qu’Obama soit prêt à avaler cette pilule, mais il n’a pas les moyens d’imposer cette vue aux secteurs radicaux qui contrôlent le Parti républicain. Ces derniers veulent, avec leurs amis israéliens, poursuivre l’œuvre de destruction pour créer de mini-États en Irak, en Syrie, en Palestine, au Liban, en Afghanistan, éventuellement en Iran, au Pakistan ; ce à quoi s’opposent les rivaux principaux de Washington, soit la Russie et la Chine. En attendant, la puissance américaine agit comme une sorte de gros « ours blessé ». Il leur reste cependant la guerre des idées. Avec les médias complaisants et les intellectuels de service, les États-Unis peuvent affirmer combattre la « barbarie » islamiste. En réalité, les exactions de l’État islamique font pâle figure à côté des massacres perpétrés par les régimes syrien et irakien, par Israël et par les États-Unis, notamment à travers leurs attaques aux drones (plusieurs milliers de victimes civiles en 2013-2014 selon Amnistie internationale).

Dans l’attente d’un nouveau printemps arabe

En 2011-2012, les populations dans plusieurs pays de la région ont jusqu’à un certain point bousculé les régimes et les impérialistes. Ce « printemps » n’a pas duré longtemps, mais cela serait une erreur d’ignorer les forces démocratiques qui persistent dans la région. Récemment, une nouvelle vague de grèves ouvrières a éclaté en Égypte, le pays le plus peuplé de la région. La dictature militaire appuyée par les États-Unis et Israël, et qui a repris le pouvoir en prétendant s’opposer à l’« islamisme », est troublée par le fait qu’une partie de l’armée n’obéit plus lorsqu’on leur ordonne de tirer dans le tas. La tempête ne fait que commencer…

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