Dossier : Vivre en démocratie (...)

Dossier : Vivre en démocratie autoritaire

Les sorcières ont toujours soif

Ces dernières années, en Occident, on remarque une plus grande visibilité des idées féministes dans les grands médias, l’espace public, la culture, les actions des mouvements sociaux, etc. À titre d’exemple, pour la première fois depuis des décennies, la pièce de théâtre Les fées ont soif de Denise Boucher, qui avait fait tant scandale au Québec en 1978, était de retour sur les planches cet automne au théâtre La Bordée à Québec. Nous émettons ici l’hypothèse que ces idées, et ces féministes, plus visibles et plus présentes, sont une directe conséquence de l’imposition de l’austérité budgétaire en Occident, de la montée des conservatismes et des fondamentalismes tous azimuts et surtout de la « moralisation » du rôle et de la place que les femmes devraient occuper.

Avec la crise économique qui sabre dans toutes les politiques sociales et qui privatise les services publics et ressources naturelles, nous assistons à une crise du travail des soins (le fameux care) qui entraîne de plus grandes responsabilités et une surcharge de travail (gratuit) pour les femmes. (Ô surprise !) Cet effet de la crise ramène les femmes dans la sphère privée, justifiant le retour du slogan féministe « le privé est politique ». Pourtant, ce contexte n’est pas nouveau. Selon Silvia Federici, auteure féministe majeure, trois éléments ont fondé l’ordre économique capitaliste des 500 dernières années : la privatisation des terres autrefois collectives, la colonisation des Amériques et… la chasse aux sorcières.

En analysant la répression et la discipline imposées aux corps des femmes au Moyen Âge en Europe, Federici fait le lien entre la condition des femmes et ce moment de basculement que fut l’imposition du capitalisme. Les sorcières, ce sont les femmes en marge et, en attaquant les marges, les institutions politiques, sociales et religieuses construisent et déconstruisent la norme et la morale. « Sous l’étiquette de ‘‘sorcière’’, on pourchasse toutes celles qui ne rentrent pas dans le moule : célibataires, libertines, vagabondes, connaisseuses des remèdes traditionnels voués à disparaître au moment où la médecine moderne se met en place et devient l’apanage des hommes de science [1]. »

Les sorcières du 21e siècle

Que voit-on aujourd’hui ? Rien de bien différent. Un capitalisme extractif, une économie primaire, un retour en arrière par rapport aux droits des femmes et une valorisation de leur rôle social « primaire » (travail reproductif gratuit, privé et invisible). À preuve, les coupes annoncées par le gouvernement Couillard touchent grandement les femmes et ont comme conséquence un repli de ces dernières dans l’espace domestique et leur invisibilité dans l’espace public : hausse des coûts des CPE, menaces de coupes dans le Régime québécois d’assurance parentale et dans la fonction publique où une bonne partie des emplois sont occupés par des femmes… Cette mise à mal des services publics augmente les tâches des femmes, en ayant recours à leur travail gratuit. Ainsi, on assiste à une « reprimarisation » du capitalisme et une « reprimarisation » du rôle des femmes, en les privant de leurs libertés, petit à petit. Pour ce faire, il est avantageux de les garder ou de les ramener dans une position subalterne. Et de traquer toutes celles qui refusent cette position ou de rentrer dans le rang : les féministes certes, mais aussi les lesbiennes, les transsexuelles, les migrantes, les handicapées, les pauvres… Les sorcières du 21e siècle.

Ce courant favorise le développement de discours mettant de l’avant la « tradition » avec le rôle des femmes au foyer, conjugué au contrôle de leur corps et de leur sexualité. Ces tentatives de contrôle prennent plusieurs formes : que ce soit la stérilisation forcée des femmes noires en prison en Californie, des femmes autochtones ici ou des services d’avortement partout au Canada, pour n’en nommer que quelques-unes. Avec ce conservatisme économique, politique et social, ce sont en effet toutes les dimensions de l’ordre social qui sont concernées par une disparition des idéaux d’autonomie et d’émancipation, des femmes en premier lieu, et par la promotion d’une vision plus traditionnelle des rôles sociaux de sexe, s’inspirant souvent d’une lecture rigide et rétrograde de textes religieux. Ce social-conservatisme s’ancre dans une vision traditionnelle où il faut protéger les mœurs et les coutumes et agir pour le respect de la loi et l’ordre. On réanime les symboles d’autorité masculine : religieuse, politique ou économique. L’armée, la police, les institutions religieuses des différentes confessions, etc. On brandit la menace des Autres (immigrant·e·s, minorités sexuelles, musulman·e·s, Autochtones contre le développement économique du Québec, etc.), que ce soit sur notre territoire ou bien hors de nos frontières. Dans ce contexte insécurisant, et par effort budgétaire, soyez raisonnables mesdames, rentrez dans le rang, (re)devenez invisibles, à l’ombre de votre foyer rassurant. Aux fourneaux ! Au berceau !

Pourtant, malgré tous ces dangers et reculs, et n’en déplaise aux élites de ce monde agrémentées d’un phallus, les fées, les sorcières ont et auront toujours soif. Pire encore, ou encore mieux : elles ont faim.


[1Naïké Desquesnes, « À nous le temps des sorcières », Le Monde diplomatique, septembre 2014.

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