Être anarchiste dans une société hiérarchique

No 57 - déc. 2014 / janv. 2015

Politique

Être anarchiste dans une société hiérarchique

Entretien avec Serge Roy

Serge Roy a été fonctionnaire au ministère du Revenu du Québec pendant près de 30 ans, président du Syndicat de la fonction publique du Québec de 1996 à 2001, président de l’Association québécoise pour un contrat mondial de l’eau et trois fois candidat pour Québec solidaire. Il a également signé plusieurs textes sur et autour de l’anarchisme depuis les années 1970. Entretien avec un libertaire qui a su concilier ses idéaux et son engagement politique.

Propos recueillis par Gabriel Arsenault

À bâbord ! : La pensée anarchiste a toujours été très marginale au Québec, comment vous êtes-vous familiarisé avec elle ?

Serge Roy : C’est à partir de la fin des années 1960 que je me suis intéressé à la pensée anarchiste, puis davantage dans les années 1970, alors que je ne me reconnaissais dans aucune des deux versions de la gauche qui dominaient alors au Québec, soit le marxisme-léninisme (M.-L.) et la social-démocratie bourgeoise du Parti québécois. J’étais d’accord avec la critique M.-L. du capitalisme, mais pas avec son approche autoritaire de la révolution. Les M.-L. allaient voir les mouvements sociaux et disaient que la priorité devait être la construction du Parti. C’était très méprisant.

C’est dans ce contexte qu’avec quelques amis, j’ai cofondé la revue libertaire Le Q-Lotté, active de 1976 à 1988 [1]. On y publiait des textes aussi bien sur la théorie et l’histoire du mouvement anarchiste que sur l’actualité du Québec. Elle n’a jamais eu un énorme tirage, mais elle était assez connue dans les milieux militants au Québec et même en Europe.

ÀB ! : Donc même avant 1976, vous ne vous reconnaissiez pas dans le Parti québécois ?

S. R. : Non ! Le PQ n’a jamais été très radical. Aussi, la souveraineté-association de René Lévesque, ça ne m’intéressait pas. Au fond, ce qu’il suggérait n’était qu’un réaménagement du fédéralisme canadien, pas l’indépendance véritable. Je m’étais beaucoup impliqué dans le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et je n’ai jamais vraiment digéré la décision de Pierre Bourgault de dissoudre le parti pour ne pas nuire au PQ.

ÀB ! : En tant que militant indépendantiste et syndicaliste, vous êtes arrêté lors de la crise d’Octobre [2]. Pouvez-vous nous parler de votre expérience ?

S. R. : Les flics sont arrivés chez moi le 16 octobre 1970, à cinq heures du matin. Ils étaient 12, soit quatre par personne à arrêter. Je leur ai demandé s’ils avaient un mandat d’arrestation. Ils se sont mis à rire : « C’est la guerre ! On n’a pas besoin de mandat d’arrestation. » Ils m’ont mis les menottes, ont fait pas mal de désordre dans mes affaires personnelles et m’ont emmené au centre de détention d’Orsainville, à Québec, où je suis resté trois semaines. Les premiers jours, on n’avait accès à aucune nouvelle de l’extérieur et les gardiens essayaient de nous faire croire toutes sortes d’affaires. Quand l’assassinat de Pierre Laporte a été rendu public, ils nous ont dit : « Vous, vous allez passer au cash ! » C’était sidérant.

Depuis cet épisode, je me méfie toujours un peu des policiers. Je sais bien que certains sont corrects, mais pour moi, ils seront toujours subordonnés au pouvoir. Encore récemment, avec les manifestations étudiantes, on a vu de quoi ils et elles étaient capables.

ÀB ! : Lorsque vous n’étiez pas en train de militer, vous travailliez au ministère du Revenu à Québec. Comment c’était pour un anarchiste de travailler dans un environnement de travail hyper-hiérarchique au cœur de l’État ?

S. R. : Tous les milieux de travail sont hiérarchiques dans notre société ! L’anarchiste est bien mal pris. À moins d’œuvrer au sein d’une coopérative de travail ou dans un groupe communautaire qui a des pratiques collectives, on est pas mal contraint d’avoir des supérieur·e·s et/ou des subordonné·e·s.

Mais quand je suis entré au ministère du Revenu, j’étais très jeune. Je me suis véritablement sensibilisé aux structures de pouvoir en travaillant dans mon syndicat. C’est là que j’ai réalisé à quel point les cadres, les « p’tits boss », abusaient trop souvent de leur autorité en intimidant les employé·e·s. Ces structures de pouvoir étaient d’ailleurs très genrées puisque les employé·e·s étaient très majoritairement des femmes, alors que les « p’tits boss » étaient presque toujours des hommes.

ÀB !  : Cette implication syndicale vous amène éventuellement à la présidence du Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ). Ce n’était pas un peu paradoxal pour un libertaire de défendre la fonction publique ?

S. R. : Ça dépend de ce qu’on entend par « fonction publique ». Si on entend « employé·e·s de l’État », alors effectivement, il est difficile de comprendre pourquoi un anarchiste s’efforcerait autant à les défendre. Mais si on comprend la fonction publique comme l’ensemble des personnes engagées pour rendre les services publics, alors on voit les choses autrement. Dans le contexte du triomphe du marché, de l’économie libérale, en tant que libertaire, il m’apparaît essentiel de défendre les services publics comme rempart face à la dictature des marchés et des financiers. Tout au long de ma carrière, j’ai cherché à défendre les services publics de la privatisation marchande, ce qui implique de défendre les travailleurs·euses œuvrant dans ces services [3]. C’est également dans cette optique qu’après mon séjour au SFPQ, je me suis engagé dans l’Association québécoise pour un contrat mondial de l’eau : l’eau est un bien public et collectif qu’on ne saurait soumettre aux lois du marché qu’à nos risques et périls.

Bien sûr, il faudrait que les services publics soient davantage autogérés par les travailleuses et les travailleurs ainsi que par les usager·e·s, mais depuis les années 1980, l’idéologie néolibérale est telle qu’il faut toujours se battre pour le maintien même des services publics.

ÀB !  : Dans votre livre, Fonction publique menacée ! [4], justement, vous n’insistez pas beaucoup sur cette vision libertaire des services publics…

S. R. : Il faut dire que le manuscrit original en parlait davantage, mais ce n’était pas assez approfondi. Avec M éditeur, nous avons convenu de mettre l’accent sur la défense des services publics. Il faudra donc que je me remette à la tâche pour exprimer plus clairement mon point de vue sur cette question.

ÀB ! : Depuis sa désaffiliation en 1973, vous avez toujours été un partisan de la réaffiliation du SFPQ au sein de la CSN ; là aussi, c’est pour mieux protéger les services publics ?

S. R. : D’une certaine façon, oui. Pour que les syndicats réalisent pleinement leur mission sociale, ils ne peuvent se limiter à défendre les intérêts de leurs seul·e·s membres ; c’est la classe ouvrière entière qu’ils doivent défendre. Le problème avec les syndicats indépendants, trop souvent, c’est que par corporatisme ou faute de moyens, ils négligent la lutte sociale du moment que celle-ci n’affecte pas directement leurs membres. Il faut tout de même préciser que dans le cas du SFPQ, à partir des années 1990, il y a eu une nette évolution qui s’est traduite par une présence soutenue du syndicat dans des coalitions avec des mouvements sociaux.

Ma prétention, c’est que dans les services publics, vous avez le devoir de faire un lien direct entre les conditions de travail et le renforcement des services à la population. C’est aussi la raison pour laquelle je pense que les syndicats des secteurs public et parapublic doivent inviter leurs membres à se solidariser avec les luttes sociales. Ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air, mais il faut toujours avoir cette perspective à l’esprit si nous voulons parvenir à changer cette société.

ÀB !  : On a beau vouloir défendre les services publics, pour un anarchiste, n’est-ce pas contradictoire tout de même de s’engager au sein d’un parti, Québec solidaire, qui cherche à prendre le pouvoir ?

S. R. : Oui, totalement contradictoire ! Mais j’essaie d’être un gars pragmatique. J’aime mieux avoir Françoise David à l’Assemblée nationale qu’un péquiste. Aussi, au parti, on est très au courant de mes affiliations anarchistes ; on sait à quel point je me méfie du pouvoir ! Et au-delà de l’orientation plus à gauche de QS, on y trouve plusieurs éléments intéressants du point de vue libertaire. Par exemple, au lieu d’un chef appelé à « diriger » le parti, on a deux porte-parole, un homme et une femme, dont la mission est d’exprimer des positions définies démocratiquement par les membres.

Et il y a plus que ça. Dans la conjoncture actuelle, compte tenu de la faiblesse de la gauche au Québec, j’ai senti et je sens toujours le besoin de contribuer à renforcer cette gauche sur le terrain politique pour briser l’unanimité droitière des partis politiques québécois qui s’est concrétisée de manière très inquiétante à partir du gouvernement de Lucien Bouchard, en 1996. Cela étant dit, en tant que libertaire, je me réjouis de voir un mouvement anarchiste québécois vigoureux et dynamique.


[1Voir Serge Roy, La pensée en liberté. Les meilleurs textes du Q-Lotté, Écosociété, 1996.

[2Serge Mongeau, Kidnappé par la police, Écosociété, 2001 (1970). Serge Roy signe la préface.

[3Voir l’anthologie du collectif anarchiste l’(A)telier, Réflexions libertaires sur les services publics, publiée aux Éditions Ruptures en 2012, qui contient notamment un texte de Serge Roy initialement publié dans le Q-Lotté et intitulé « Pour un transport en commun autogéré ». Voir aussi l’introduction de Serge Roy à L’anarchie d’Errico Malatesta, publié chez Lux éditeur en 2004.

[4Serge Roy, Fonction publique menacée ! Le néolibéralisme à l’assaut des services publics, 1981-2011, M éditeur, 2012.

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