No 57 - déc. 2014 / janv. 2015

Politiques d’austérité

Une fausse analogie

Pour nous faire avaler leurs politiques d’austérité, les gouvernements ne cessent de nous répéter qu’il est impensable d’emprunter pour « payer l’épicerie », ce qui établit une analogie entre l’économie d’un ménage et l’économie d’un État. Cette fausse analogie nous a également été servie de manière plus colorée par les « saco­ches » de Margaret Thatcher et de Monique Jérôme-Forget.

Cela ne tient pas compte du fait que les finances publiques et les finances personnelles ne sont pas de même nature, nonobstant la formule de Jean Bodin qui ouvrait les Six Livres de la République par la formule suivante : « République est un droit gouvernement de plusieurs ménages ». La capacité d’action des ménages sur l’activité économique est limitée, tandis que celle des États peut être importante, si tant est qu’ils en aient la volonté.

D’abord, l’État fonctionne sur une temporalité plus longue. Les dettes publiques assumées par une génération peuvent souvent constituer des actifs publics pour les générations suivantes, ce qui explique l’inanité d’une partie de l’argumentation en faveur de l’équité entre les générations. De la même façon, des programmes de stimulations économiques, s’ils ne sont pas uniquement destinés aux institutions financières qui socialisent leurs pertes mais continuent à privatiser leurs profits ou aux minières qui nous « externalisent » leur destruction écologique, peuvent s’avérer un facteur de désendettement futur par les emplois ou le mieux-être qu’ils permettent de créer.

Nos politicien·ne·s n’en sont pas toujours conscient·e·s, englué·e·s qu’ils et elles sont dans le court terme de l’horizon électoral et dans la logi­que entrepreneuriale qui ne voit que les états financiers annuels. Ils et elles semblent avoir oublié que l’État est une institution dont le « rendement » ne s’évalue pas à l’aune des livres comptables, mais à celle du lien social qu’il contribue à créer et à maintenir.

L’arroseur arrosé

À cet égard, le mantra de l’austérité peut d’ailleurs s’apparenter à une prophétie autoréalisatrice. Les coupes dans les services publics et les mises à pied massives qui les accompagnent contractent la consommation interne, ralentissent la reprise économique, réduisent les revenus de l’État sous forme de taxes et d’impôts et augmentent les dépenses en termes de santé physique et mentale, sans parler du déficit social qu’elles produisent. Les résultats des programmes d’ajustement structurels imposés tant au Sud qu’au Nord en constituent des illustrations tellement flagrantes que même l’OCDE et le FMI commencent à s’inquiéter.

Ensuite, l’État dispose d’outils monétaires. Certes, le néolibéralisme a consacré l’indépendance des banques centrales par rapport aux États et a présidé à une limitation importante de l’interventionnisme étatique en matière économique, mais c’est encore l’État qui contrôle la fiscalité (les taux d’imposition des entreprises et des particuliers) et la taxation. L’État peut également émettre des obligations d’épargne qui constituent des créances en partie détenues par ses propres citoyen·ne·s.

Dans ce domaine, on ne peut pas dire que l’État ait utilisé toute la marge de manœuvre dont il dispose. Souscrivant au dogme néolibéral qui veut que les baisses d’impôts favorisent la consommation des ménages et que la baisse des impôts et autres charges sociales des entreprises favorise l’investissement, nos dirigeant·e·s ont coupé allègrement dans l’impôt des plus riches et fait plein de cadeaux fiscaux aux entreprises. Dans ce dernier cas, l’État s’est privé volontairement de ressources financières importantes tandis que les actionnaires s’en sont mis plein les poches plutôt que d’investir.

Enfin, comme le soulignait l’économiste Sylvie Morel [1], l’État dispose d’une capacité à définir sa marge de manœuvre dont ne disposent aucunement les ménages. Cela dépasse la simple dimen­sion des outils monétaires et inclut également les programmes publics et surtout les services publics. L’éducation, comme il en a abondamment été question lors de la grève étudiante de 2012, n’est pas principalement une dépen­se pour l’État et un investissement pour les individus. Il en va de même de la santé. De plus, rien n’indique que les services publics dans ce domaine coûtent plus cher que les services privés, à condition que l’on prenne en compte l’ensemble des coûts, alors que les partisans du privé pratiquent allègrement le petit jeu de l’externalisation dont les coûts doivent être ultérieurement assumés par l’ensemble de la collectivité.

Il importe donc de ramener le discours actuel sur les finances publiques à sa véritable dimension de débat de société. Le modèle que nous proposent tant le gouvernement libéral à Québec que le gouvernement conservateur à Ottawa est celui d’une société étriquée et disloquée dans laquelle le bonheur et la prospérité d’une infime minorité se paient au prix de la misère et de la disqualification du plus grand nombre.


[1« Dette de l’État vs dette des ménages », Relations, no 745, décembre 2010.

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