Dossier : Violence et politique

Dossier : Violence et politique

Octobre 1970, d’hier à aujourd’hui

L’historiographie retient d’Octobre 1970 les événements dramatiques autour de l’occupation militaire du Québec et des enlèvements organisés par le Front de libération du Québec (FLQ). Mais au-delà de cette confrontation peu banale, il y a un contexte qu’il importe de mieux comprendre. Plus encore, cette période qui s’échelonne durant les années 1960-1970 constitue un moment dans un cycle de luttes dont l’impact marque profondément le mouvement populaire. Aujourd’hui, les luttes présentent certes un autre « langage » et une autre identité. Mais le mouvement social contemporain n’est pas né sur une « page blanche ». En fait aucun mouvement ne part « de zéro ». Le passé forme des sédiments, des fondements sur lesquels s’édifie le présent. D’où l’importance de revenir sur Octobre, malgré l’unicité indiscutable du phénomène.

Un jour d’octobre

Revenons donc sur Octobre 1970. Mouvance décentralisée plutôt que mouvement organisé, le FLQ et ses diverses « générations » exercent alors une influence sur le mouvement social. Au tournant de la décennie, les cellules dispersées entreprennent de porter un « grand coup », tout en demeurant prisonnières de leur vision volontariste et substituiste. La suite, on la connaît : l’enlèvement du consul britannique puis du ministre Laporte, l’imposition de la Loi des mesures de guerre et les arrestations de centaines de personnes, la mort de Laporte, la capture subséquente des membres des cellules « Libération » et « Chénier », etc. Moment « culminant » si l’on peut dire du drame, il y a la lecture du Manifeste du FLQ à la télévision d’État qui, visiblement, émeut une grande partie de la population en raison de la justesse du ton, de la pertinence sociale du contenu et de son style poétique. Avec un accent libertaire, le FLQ encourage la population à faire sa propre révolution : « Si vous ne la faites pas vous-mêmes, d’autres usurpateurs technocrates remplaceront les fumeurs de cigares que nous connaissons aujourd’hui et tout sera à recommencer ! » De plusieurs manières, Octobre 1970 est le point d’arrivée, pour ne pas dire la fin, de la guérilla. Sous le choc en effet, la frange militante prend conscience de l’impasse de la lutte armée et du cercle vicieux de l’ultra volontarisme.

Dislocation des dominants

Pour l’État fédéral de Pierre Trudeau, l’affaire semble cependant entendue. Le double choc causé d’une part par la mort de Pierre Laporte et d’autre part par l’ampleur de la répression doit, une fois pour toutes, régler le problème « séparatiste » et la contestation sociale en voie de généralisation. Mais Trudeau se trompe. Deux ans plus tard, un Front commun de salariés organise une grève générale et occupe des villes. Six années plus tard, le PQ prend le pouvoir. Comment comprendre cette apparente contradiction ? Il y a d’abord le fait que le front des dominants se fissure. Une partie des élites, surtout au sein d’une couche technocratique qui se développe dans les interstices de l’État, estime qu’il faut aller au-delà d’une réforme des institutions (la « révolution tranquille ») vers la constitution d’un État indépendant, une revendication qui trouve des échos croissants au sein de la jeunesse, des intellectuels et créateurs culturels, et des secteurs populaires pour qui la domination de classe au sein du dispositif canadien s’exprime contre les aspirations démocratiques et nationales du peuple québécois. Le PLQ craque sous cette pression, d’où l’irruption spectaculaire du nouvel acteur politique que représente le PQ.

Irruption des dominés

Il y a d’autre part la résistance des mouvements sur laquelle échoue l’instrumentalisation répressive déployée par l’État canadien. Certes, les réseaux militants sont intimidés, voire démantelés. Mais rapidement, ils se recomposent sur d’autres bases. En fait, la répression a un effet temporaire. Le mouvement social est ascendant, dynamique, en plein essor. De plus, le mouvement crée des convergences, en s’alimentant aux mêmes sources (le militantisme étudiant, le féminisme, l’esprit de combat qui anime les secteurs syndicaux et populaires). Les structures organisationnelles du mouvement sont poreuses, il a une identité politique vacillante. Mais peu importe : c’est un mouvement en profondeur. Enraciné, le mouvement fonctionne sur un principe terriblement simple mais efficace : agir maintenant et ici, et le plus durement possible, si nécessaire.

Un nouveau cycle

Après la répression de 1970, le mouvement rebondit donc. On l’a dit plus haut, le débat sur la violence minoritaire prend fin. Il semble évident que la lutte armée au Québec n’a jamais pris (sauf durant les événements de 1837-1838) la forme durable d’une guerre prolongée. Cette prise de conscience permet d’éviter de s’engager dans des impasses ainsi que le font des mouvements de libération comme l’ETA (Pays basque) ou l’IRA (Irlande), sans compter les aventures armées des Brigades rouges (Italie) et de la Fraction armée rouge (Allemagne). Cela n’empêche cependant pas la gauche québécoise de poursuivre des débats politiques sur un autre plan. Une fraction majoritaire se range derrière le Parti québécois, qui résiste bien à l’assaut de l’État fédéral (et qui gagnera ses élections quelques années plus tard). Mais un secteur significatif de la gauche refuse de se ranger derrière le PQ. Le radicalisme d’Octobre, en fin de compte, n’est pas un épiphénomène, un feu de paille sans lendemain.

Les masses en mouvement

On le voit notamment dans l’émergence d’un vaste mouvement contestataire parmi les jeunes. La « révolte étudiante » se combine alors avec une volonté d’affronter un système de domination archaïque, autoritaire, répressif. Les structures traditionnelles d’encadrement s’effritent, l’exemple le plus spectaculaire étant la crise de l’Église catholique au Québec. Parallèlement, assommées par des années de pseudo démocratie duplessiste, les masses populaires sont entraînées dans un mouvement effervescent. Sous l’impulsion des catholiques de gauche prennent forme ici et là des « mouvements de citoyens », de plus en plus enclins à l’affrontement. Sur le terrain syndical, une nouvelle génération de jeunes militants et militantes relance la lutte, dans le secteur public notamment. Les secteurs les plus déterminés du mouvement syndical mettent sur pied une alternative politique au niveau municipal, le FRAP. Plus tard, les syndicalistes militants se lancent dans des luttes dures qui culminent avec la puissante grève générale et l’occupation de certaines villes au printemps 1972. Par la suite, jusqu’aux années 1980, le mouvement social reste ascendant.

Recul et rebond

Après la défaite du référendum de 1980 et l’affrontement entre le mouvement syndical et le gouvernement péquiste (1982), le désenchantement devient temporairement dominant. Il faudra attendre le milieu des années 1990 pour voir la vieille taupe révolutionnaire revenir à la surface. Une nouvelle effervescence prend forme autour du projet d’indépendance où se produit une mobilisation populaire qui reste relativement autonome du PQ. Parallèlement se mettent en branle de grandes mobilisations populaires dont la Marche des femmes, le Sommet des peuples des Amériques, les grèves étudiantes et syndicales qui constituent autant de gros grains de sable dans l’engrenage des dominants. La réunification de la gauche politique sous l’égide de Québec solidaire (après le déblaiement du terrain effectué par le PDS et l’UFP) marque également les dernières années. Certes, à première vue, l’« identité » de ce mouvement multiforme semble à des années-lumière des mobilisations des années 1970. Mais l’est-elle vraiment ?

Questions actuelles

Encore aujourd’hui, l’« héritage » d’Octobre 1970 reste contesté. On s’entend toutefois sur le fait que la « lutte armée », du moins dans la forme qu’elle a prise sous le label du FLQ, n’est plus à l’ordre du jour. Mais diverses interprétations des événements font toujours l’objet de discussions. Il y a celle des dominants et de la réaction, voulant que le gouvernement fédéral aurait « sauvé » le Canada du terrorisme séparatiste et du même coup la « démocratie ». Il y a les théories du complot, notamment celle proposée par Pierre Vallières, prétendant que le gouvernement fédéral aurait fomenté Octobre pour discréditer le PQ. Il y a des interprétations plus sérieuses, dont celles de Paul Rose et Francis Simard, pour qui Octobre aurait été une réaction d’« autodéfense » d’une société québécoise agressée et violentée par l’État fédéral. Pour notre part, Octobre a été un moment-clé dans le développement, le renforcement et l’autodépassement du mouvement populaire des années 1970. Il a été un point d’aboutissement et en même temps un nouveau départ, qui portait également ses propres limites et sur lequel des questions très pertinentes et très actuelles sont posées aujourd’hui.

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