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Dossier : Violence et politique

Altermondialisme, le grand cercle vicieux

Claude Vaillancourt

Depuis sa naissance, le mouvement altermondialiste est nettement pacifiste et non violent. Pourtant, il est systématiquement associé à des images de violence : vitrines fracassées, Black blocs affrontant des robocops, voitures de police incendiées, comme on l’a vu au dernier G20 de Toronto. Comment expliquer ce paradoxe et ces images qui contredisent l’essence même du mouvement ? Quelle est la réelle position des altermondialistes devant ces violences auxquelles on les associe ? Questions complexes, certes. D’autant plus que les grands médias contribuent largement à entretenir la confusion.

La rencontre de l’OMC à Seattle en 1999 – que plusieurs associent à l’émergence de l’altermondialisme – a donné naissance à un triste rituel dont on n’arrive plus à sortir. Au départ : un système politique et économique profondément inégalitaire, une soumission du pouvoir politique à la grande entreprise, un mépris réel envers la démocratie et un processus de prise de décision qui exclut la plus grande part de la société civile et le mouvement social, ce qui crée chez plusieurs un ressentiment palpable et parfaitement compréhensible. Puis, lors d’un grand sommet international – OMC, G8, G20 et autres –, l’inévitable cérémonial : des chefs d’État retirés derrière un périmètre de sécurité ultra protégé, des militants échaudés qui affrontent la police, la police elle-même et ses agents provocateurs qui déclenchent encore plus de violence, la répression à l’aveugle de militants divers, violents ou non, le chœur des médias qui déplore la violence des opposants et le sommet qui se conclue dans la confusion, sans que les avancées ou les reculs, surtout, voulus par les grands de ce monde ne soient compromis.

Une question de rapport de force

Derrière tout cela, s’impose la question du rapport de force. Puisque la démocratie ne permet plus d’adopter des politiques dans l’intérêt du plus grand nombre, puisque les canaux de communication entre les élus et les peuples sont coupés, puisque le milieu des affaires dicte aux gouvernements les politiques à adopter, comment peut-on alors faire part de revendications légitimes ? Les grandes rencontres entre les chefs d’État relèvent d’une forme de théâtre ampoulé, alors que les décisions importantes sont souvent prises avant même ces sommets largement publicisés. Mais le moment reste vital : pourrait-on s’en priver, ne pas profiter de l’occasion pour au moins montrer une profonde insatisfaction et exposer une autre vision du monde ?

En fait, le déséquilibre gigantesque du rapport de force en faveur de la classe financière et contre tout le reste de la population rend cette entreprise fragile et toujours frustrante. L’interprétation de ces événements par les grands médias – qui est aussi celle adoptée par les chefs d’État et leurs sbires – fait que les manifestants ne peuvent qu’être perdants.

Si ceux-ci choisissent de manifester, d’exprimer leur désaccord, ils se trouvent piégés par une violence qui rend leurs actions illégitimes aux yeux d’une population victime d’une information sensationnaliste, ce qu’a très bien compris la police, qui ne cherche qu’à accentuer cette violence à coup de provocations multiples (la stratégie d’abandonner des voitures de police sans protection au beau milieu des manifestant au G20 de Toronto s’est révélée particulièrement machiavélique). Par contre, si les manifestants préfèrent ne pas se présenter au rendez-vous, si tout se passe dans le calme, on considère cette tranquillité comme une approbation des politiques adoptées et un déclin de l’opposition. On n’en parle pas. Combien de fois a-t-on dû répondre à des questions sur une pseudo baisse de ferveur de l’altermondialisme dès que les manifestations paraissaient moins énergiques ?

Dès les débuts de l’altermondialisme, plusieurs se sont posé la question : pourquoi le mouvement devrait-il exister sur un mode réactif, toujours suivre l’agenda des puissants et se trouver ainsi à leur remorque ? La réponse a rapidement été trouvée : il faut organiser nos propres événements qui contribueront à transmettre nos idées et nos alternatives. Ainsi ont été créés les Forums sociaux, vastes plateformes de toutes les dimensions, qui ont permis des échanges d’idées vitaux pour la survie du mouvement. Seulement le problème de base reste entier : que faire lors des grandes rencontres des chefs d’État ? Comment briser le cycle qui enlise le mouvement lors de ces sommets et l’empêche d’avancer ?

Les hauts et les bas de la diversité tactique

La question de la violence se pose ainsi, toujours aussi brûlante. La grande diversité du mouvement altermondialisme, son absence de dogmatisme, qui le rend si riche et si intéressant pendant les Forums sociaux, font qu’il lui devient difficile de s’organiser efficacement lors de la réaction à un sommet international. Se pose alors la question incontournable de la « diversité tactique », qui ne cesse de créer des débats au sein du mouvement. Cette diversité tactique, qui devrait permettre aux uns de manifester pacifiquement et aux autres d’intervenir de façon plus musclée est-elle vraiment praticable ? Les confrontations ouvertes avec la police n’entraînent-elles pas cette dernière à agir violemment et à réprimer brutalement tous les manifestants, peu importe leur choix tactique ? Y a-t-il alors un véritable choix ? Ne tombe-t-on pas ainsi dans le piège de la police qui ne demande qu’à se déployer et à faire une démonstration de force ?

Il est difficile pour plusieurs de comprendre la motivation de ceux qui choisissent délibérément de provoquer la police. Comme l’a dit Noam Chomsky au Monde diplomatique (juillet 2010) : « Si vous recherchez une tactique qui permet d’aboutir à un résultat, vous ne devez pas accepter le terrain de la bataille que préfère l’ennemi. Le pouvoir étatique, lui, adore la violence : il en a le monopole. Peu importe le degré de violence des manifestants, l’État en déploiera davantage. »

Cette attitude est d’autant plus difficile à partager que les grands médias en profitent pour alerter la population devant les dangereux manifestants – qui osent briser des vitrines, folie et offense suprême !, – ce qui revient à justifier la brutalité policière. Au lendemain du G20 à Toronto, dans un sondage largement diffusé, et qui a sans doute profité du type subtil de manipulation associé à ce genre d’exercice, les deux tiers des répondants approuvaient le travail des policiers, contre un cinquième qui le désapprouvait. Le défi de transformer les actions d’éclat violentes en mouvement de masse devient ainsi colossal.

La répression policière met les manifestants pacifiques devant un troublant dilemme. D’une part, ils sont profondément déçus que les manifestations violentes attirent toute l’attention et rendent leur message invisible – constante diversion qui ramène tout à la violence, empêche de traiter des problèmes les plus importants et des questions politiques et économiques majeures abordées par les chefs d’État. D’autre part, ils se sentent solidaires envers leurs camarades victimes de répression et de brutalité policière, toujours révoltante et disproportionnée devant les actes commis. Leur réaction est d’autant plus troublante lorsqu’ils sont victimes eux-mêmes de brutalité policière sans avoir commis la moindre offense.

Tout semble indiquer que les prochains sommets internationaux verront se reproduire le même rituel. Un grand dialogue ne semble toujours pas engagé entre ceux qui élaborent les diverses tactiques. Serait-il possible d’entrevoir un jour une grande action collective – difficile de ne pas penser, par exemple, à la marche du sel du temps de Gandhi – qui mettrait fin temporairement à la diversité tactique et qui surprendrait par sa force, sa clarté, son efficacité ? Ou par définition, la nature humaine est-elle trop complexe et compliquée pour permettre une pareille entente ? Chose certaine, en attendant d’en arriver là, les adversaires du mouvement altermondialiste avancent toujours aussi efficacement.

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