Qui doit porter la responsabilité de la crise d’Oka ?

Dossier : Violence et politique

Dossier : Violence et politique

Qui doit porter la responsabilité de la crise d’Oka ?

Le 20e anniversaire de la soi-disant crise d’Oka a permis de constater jusqu’à quel point la perception de ces événements n’avait pas évolué depuis 1990. Les grands médias ont pour la plupart fait porter la responsabilité des affrontements sur la présence de guerriers armés sur le territoire mohawk de Kanehsatake [1], en ne mentionnant même pas que la grande majorité des personnes arrêtées à la fin de la crise ont par la suite été acquittées des accusations portées à leur égard. Au mieux, se sont-ils également permis de critiquer l’irresponsabilité de l’ex-maire d’Oka, Jean Ouellette, qui était prêt à tout pour permettre l’agrandissement d’un terrain de golf et le développement d’une cinquantaine de résidences de luxe dans la pinède de Kanehsatake. Bien peu se sont par contre interrogés sur les causes profondes de ces événements.

Or, il est impossible de comprendre la résistance de l’été 1990 sans remonter à 1721, alors que des Autochtones, majoritairement des Mohawks, établis au Sault-au-Récollet, au nord de l’Île de Montréal, ont été déménagés sur les terres de la Seigneurie du Lac des Deux-Montagnes. Le roi de France avait concédé ces terres aux prêtres du Séminaire de Saint-Sulpice dans le but explicite d’y permettre l’installation des Autochtones. La tradition orale et certaines découvertes archéologiques tendent par ailleurs à démontrer que des Mohawks étaient déjà installés en cet endroit depuis des temps immémoriaux. Quoi qu’il en soit, le déménagement a marqué le début d’une longue période de violation des droits des Mohawks sur un territoire qu’ils considéraient le leur.

Même la Conquête britannique n’empêchera pas les Messieurs de Saint-Sulpice de conserver un contrôle sans partage sur le territoire de la Seigneurie jusqu’en 1945, alors qu’ils ont vendu au gouvernement fédéral le peu de terres dont ils ne s’étaient pas déjà départis, soit 3,1 milles carrés sur les 240 d’origine. C’est ce territoire minuscule qui se nomme aujourd’hui Kanehsatake, un territoire en damier, entrecoupé de propriétés privées, qui de surcroît n’a jamais été cédé légalement aux Mohawks.

De son côté, le peuple mohawk a toujours affirmé ses droits sur l’ensemble du territoire de la Seigneurie. Tous les moyens ont été tentés pour les faire reconnaître, des requêtes répétées auprès de la Couronne britannique puis du gouvernement fédéral aux recours devant les Tribunaux et à des gestes de protestation et de réappropriation de toutes sortes. Pour toute réponse, la résistance mohawk s’est butée à une prolifération d’arrestations, de condamnations, d’emprisonnements, d’amen-des et autres formes d’intimidation et de harcèlement.

La communauté de Kanehsatake n’a pas eu plus de succès au début des années 1960, alors qu’elle s’est opposée à l’adoption par le Parlement fédéral d’un projet de loi permettant la construction d’un terrain de golf privé de neuf trous dans la pinède, sur un terrain baptisé la Commune que les Mohawks avaient traditionnellement utilisé pour le pâturage et qui servait maintenant à de multiples autres activités.

Une bataille qui, elle, ne pouvait pas être perdue

Faut-il se surprendre de la colère de la communauté quand elle a pris connaissance en 1989 du projet de la municipalité d’Oka d’agrandir ce même terrain de golf et d’ériger un développement résidentiel, entre autres sur le cimetière ancestral de Kanehsatake ? Pouvait-elle se permettre de perdre une nouvelle bataille ?
C’est néanmoins par des moyens pacifiques que le peuple de la pinède a d’abord tenté de faire reculer la municipalité. Les marches de protestation ne suffisant pas à ébranler le maire Ouellette, plusieurs personnes, largement appuyées par la communauté, ont, à partir du 11 mars 1990, occupé la pinède et bloqué le petit chemin de terre y donnant accès. Selon les témoignages des personnes impliquées dans l’occupation, c’est bien après cette date, devant une attaque policière imminente, que les armes ont fait leur apparition.

Au début de juillet, la Sûreté du Québec et le gouvernement libéral de Robert Bourassa ont acquiescé à la demande d’intervention policière formulée par la municipalité d’Oka, et ce, en dépit de l’opposition du ministre des Affaires autochtones, John Ciaccia. Un an plus tôt, la Commission des droits de la personne du Québec avait aussi mis publiquement en garde la SQ contre des interventions musclées comme celles qui s’étaient déroulées depuis 1988 à Kahnawake, Akwesasne et Kanehsatake, cette dernière contre les activités supposément illégales d’une salle de bingo.

La SQ est néanmoins passée à l’offensive, tôt le matin du 11 juillet, avec les résultats que nous connaissons : fusillade qui a causé la mort du caporal Marcel Lemay ; érection de barricades mohawks sur la route 344 et sur le pont Mercier séparant Montréal et les populeuses banlieues de la rive sud ; siège de Kanehsatake et de Kahnawake par la Sûreté du Québec, puis par l’Armée canadienne ; manifestations racistes à l’égard des Autochtones, etc.

Vingt ans plus tard, les projets de la ville d’Oka ne se sont jamais réalisés. Les droits territoriaux des Mohawks n’ont cependant pas été davantage reconnus et la communauté de Kanehsatake doit les défendre contre de nouveaux dangers dont un projet de mine de niobium, élément aux propriétés radioactives, à Oka, sur des terres qu’elle revendique depuis maintenant 290 ans.

À quand la prochaine crise ?


[1Précisons que la présence d’armes et de personnes associées à la Warrior Society ne faisait pas consensus chez les Mohawks et les personnes appuyant leur cause, surtout quelques mois après que de violents affrontements, causant deux morts, soient survenus à Akwesasne sur le controversé enjeu des casinos.

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