Villages solidaires

No 36 - oct. / nov. 2010

International

Villages solidaires

L’amitié comme réponse au développement

En 1984, des familles d’agriculteurs de Ste-Élisabeth, un village de Lanaudière, accueillent des stagiaires de Jeunesse Canada Monde. Certains viennent du Canada, d’autres du Mali. L’expérience est passionnante. Sensibles à la réalité malienne, les familles désirent poursuivre l’aventure et font parvenir un an plus tard une lettre à Sanankoroba, au Mali, afin d’établir une relation d’amitié. Qui aurait pensé, à l’époque, que cet échange interculturel tout simple allait déboucher sur l’une des expériences de solidarité internationale les plus fécondes ? Qui changerait pour toujours la vie de bien des gens, Maliens comme Québécois ? Que les médias du monde entier s’intéresseraient à cette histoire hors du commun entre deux communautés séparées par un océan de différences culturelles ?

Ce petit miracle s’est produit. En 25 ans, sous l’impulsion de l’amitié avec Ste-Élisabeth, Sanankoroba a changé du tout au tout. Sa population a plus que doublé. La faim a plié bagage. L’éducation s’est propagée. Les femmes ont vécu une évolution sociale sans précédent. La démocratie participative s’est fortement installée. Les citoyens se sont organisés et le village s’est développé. À cause de ce jumelage, Sanankoroba est sur une lancée.

Pourtant, l’aide monétaire transférée vers Sanankoroba a été minimale. Comparativement aux budgets des organismes de développement, c’est presque une poignée d’arachides que Des Mains pour Demain, le comité qui veille au jumelage côté québécois, a donné à son équivalent malien, le Benkadi. À Ste-Élisabeth, on claironne haut et fort que la force et l’originalité de ce succès, c’est la grande amitié qui unit les gens d’ici et de là-bas.

L’amitié serait-elle la clé du développement ?

À partir d’un champ

Guy Lavallée est un agriculteur de Ste-Élisabeth à la retraite. Il a effectué une dizaine de séjours à Sanankoroba. Chaque fois, c’est la course, avec tous les projets à évaluer et les rencontres officielles. Il avait ainsi promis à ses amis maliens : « Un jour, je vais venir vous voir... juste pour vous voir.  » En 2009, 20 ans après leur premier voyage en terres maliennes, Guy et son épouse Marielle tiennent leur promesse. Ils vont vivre à Sanankoroba quelques semaines, à leurs frais, pour revoir « leurs enfants ». « Ce sont tous ceux que nous avons hébergés au fil des années. Ils nous appellent réellement papa et maman !  », affirme celui qui a longtemps été président du comité de jumelage.

Guy Lavallée est le grand manitou du « champ du Mali ». Au tout début de l’histoire, les familles de Ste-Élisabeth se demandent ce qu’elles peuvent faire pour aider leurs nouveaux amis. Rapidement, des agriculteurs offrent gratuitement des parcelles de leur terre. Un grand nombre d’entre eux échangent bénévolement les rôles : ils sèment, ils hersent, ils arrosent, ils récoltent… Guy supervise les travaux. La vente de la première récolte avait permis d’amasser 1 500 $. Une somme modeste, certes, mais qui a servi à financer une partie du premier projet à Sanankoroba : la culture attelée.

De la faim aux surplus alimentaires

C’est le mode de fonctionnement de l’aide de Ste-Élisabeth qui a été révolutionnaire à la fin des années 1980. Plutôt que de débarquer sur le terrain avec des projets conceptualisés dans les officines occidentales, Des Mains pour Demain a remis l’entière responsabilité de son développement à son partenaire malien.

Ayant donné leur accord au jumelage, les Anciens mandatent les 15 clans du village pour former l’association Benkadi et décider du sort de l’argent du Québec. Les membres du groupe établissent une liste de priorités et identifient eux-mêmes leurs besoins. Ce faisant, ils viennent de chambarder l’ordre traditionnel de la prise de décision. Alors que tout était contrôlé jusque là par les Anciens, cette fois ce sont des citoyens qui décident par eux-mêmes. Sans surprise, c’est la sécurité alimentaire qui urge. On décide d’acheter des attelages et des bœufs de labour.

En peu de temps, le village engrange des surplus et résout définitivement le problème de la faim. Mais surtout, une prise de conscience vient de naître : les Maliens se savent dorénavant maîtres de leur développement.

Ce sont les Maliens qui décident

C’est ainsi qu’est née la philosophie du partenariat : Ste-Élisabeth ne dicte rien à Sanankoroba. Tous les projets, tous les thèmes de formation, toutes les idées viennent du Mali. Des Mains pour Demain ne fait qu’accompagner la communauté dans son développement. Selon l’expression consacrée par Moussa Konaté, Sanankoroba « se sert de l’aide pour se passer de l’aide ».

Un des fers de lance du développement de Sanankoroba aura été les formations dispensées au fil des années. À travers des financements de la Fédération canadienne des municipalités, certains bénévoles qui détenaient des compétences en gestion, en comptabilité ou en démarrage d’entreprises ont transmis ces connaissances aux Maliens. Celles-ci ont servi à plusieurs centaines de résidants de Sanankoroba dans le développement de leurs petites entreprises, surtout lorsque le Benkadi s’est lancé avec succès dans l’aventure du micro-crédit. Aujourd’hui, des dizaines de commerces fleurissent le long de la rue principale du village suite à ces efforts.

Des impacts à tous les niveaux

La situation des femmes a évolué plus rapidement à Sanankoroba qu’ailleurs et Mama Coulibaly, une citoyenne engagée devenue politicienne, en témoigne avec vigueur : « Ste-Élisabeth nous a créé d’abord la confiance en soi. Surtout chez nous, les femmes. » Et pour cause : chaque fois qu’une délégation de Ste-Élisabeth se rend à Sanankoroba, non seulement y a-t-il plus de femmes que d’hommes, mais très souvent, c’est une femme qui est responsable du groupe. Si, en 2004, Mama Coulibaly est devenue une des premières femmes élues au conseil communal, ce sont aujourd’hui six femmes qui siègent à la suite des élections de 2009.

La démocratie s’est développée de façon rapide et originale à Sanankoroba. Le Benkadi, qui réunit toutes les couches sociales du village, a été une école pour bien des élus municipaux qui y ont absorbé les bases de la démocratie participative.

Les échanges fructueux entre le Benkadi et Des Mains pour Demain ont permis la pérennité du jumelage. Le respect de l’autre, de ses besoins et de ses différences a ratifié ce pacte d’amitié. Lorsque Moussa Konaté intègre Suco, il met en pratique son expérience acquise avec le Benkadi et influence l’approche de l’ONG dans plusieurs régions du Mali. La gestion participative pour développer localement aura inspiré les professionnels.

Il ne faut pas sous-estimer l’impact de toute cette aventure sur les Québécois eux-mêmes. Les valeurs de la culture malienne les ont amenés à porter un regard différent sur les choses essentielles de la vie. L’esprit de solidarité s’est fermement installé à Ste-Élisabeth et la communauté toute entière est fière de son jumelage. Dans la région de Lanaudière, plusieurs autres partenariats ont vu le jour. L’ouverture sur le monde a fait son oeuvre dans bien des esprits.

Les leçons de l’amitié

Les succès de Sanankoroba ne relèvent pas exclusivement du jumelage avec Ste-Élisabeth. Plusieurs ONG ont oeuvré sur le terrain en y rencontrant des individus dynamisés par leur relation avec le village québécois. Cependant, lorsque l’on note un désengagement de certains organismes, pour différentes raisons allant du manque de budget aux réorientations stratégiques, on constate que Des Mains pour Demain reste présent. Sanankoroba est devenu un pôle régional et doit maintenant relever de nouveaux défis, mais les citoyens de Ste-Élisabeth continueront à leur apporter soutien et collaboration.

La question reste ouverte : le développement passerait-il par l’amitié ?

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