Dossier : Violence et politique

1970, Élections à Montréal

La violence faite au Frap

Devant la montée des problèmes sociaux à Montréal, au début des années 1960, des groupes de citoyens à la base ont commencé à se prendre en main dans les quartiers populaires en revendiquant pour l’amélioration de leur environnement. Au début, ce sont des enjeux purement locaux et ponctuels qui étaient en cause. Un groupe de voisins, les résidants d’une même rue ou d’un même secteur s’unissaient pour obtenir, par exemple, des logements salubres (on estimait à 100 000 le nombre de taudis existant à Montréal) ; l’agrandissement d’un parc et de meilleurs services de loisirs ; l’apaisement de la circulation sur certaines artères ou l’amélioration du service de transport en commun. Souvent, une fois une bataille terminée, les groupes cessaient d’exister. Mais à partir de 1965 environ, des comités de citoyens ont vu le jour à l’échelle de quartiers complets. Ce mouvement a pris naissance dans le Sud-Ouest (Saint-Henri et la Petite Bourgogne), dans le Centre sud, dans Hochelaga-Maisonneuve, sur le Plateau, dans le Mile End pour se propager dans Rosemont, Saint-Édouard, Saint-Michel, Villeray et même Ahuntsic.

Puis ces comités, débordant de la frontière de leur quartier respectif, se sont rassemblés à l’échelle de la ville pour exercer des pressions sur l’administration municipale où l’autocrate et mégalomane maire Drapeau régnait sans opposition à l’Hôtel de ville. Mais cette opposition, venue de la rue et qu’il ne pouvait contrôler, a eu le don d’irriter au plus haut point le potentat municipal qui, dans un premier temps, à refusé net de les entendre. Puis, comme cette tactique s’est avérée insuffisante pour faire taire les contestataires, il s’est mis à les combattre en utilisant le harcèlement et même la force par des perquisitions illégales de la police dans les locaux de plusieurs comités de quartier, des arrestations musclées et abusives lors de manifestations, la filature de certains leaders, etc.

Cette pénible expérience a fait réaliser peu à peu aux militants qu’il n’y avait pas d’autre avenue que l’action politique proprement dite. Ils ont alors créé le Rassemblement pour l’action politique (RAP). Durant la même période, les syndicats voulaient eux aussi déboucher sur l’action politique. Ainsi, dans l’esprit du rapport Le deuxième front du président de la CSN Marcel Pepin, une vingtaine de colloques régionaux intersyndicaux (CSN, FTQ, CEQ) auxquels plus de 3 000 militantes ont participé, se sont déroulés, à l’automne 1969 et à l’hiver 1970, pour ébaucher la plateforme d’éventuels partis municipaux de salariés. Une première expérience fructueuse avait permis de prendre le contrôle des conseils municipaux de Sept-Îles et de Baie-Comeau à l’automne 1969 et à faire élire des conseillers «  salariés » dans les villes d’Alma, Sorel, Saint-Jérôme et Saint-Hyacinthe.

Le dernier colloque régional, qui a eu lieu à Montréal en mars 1970, a réuni quelque 400 militantes dont plusieurs représentants des comités de citoyens et d’associations populaires qui y étaient invités. Ce colloque a été décisif. Après quelques semaines de discussions, des représentants des comités de citoyens et des militants syndicaux ont décidé de créer le Front d’action politique (FRAP) qui a vu le jour le 12 mai 1970. Conseiller au Secrétariat d’action politique de la CSN et secrétaire de l’organisation des colloques régionaux, je fus alors choisi comme président alors que le coordonnateur du Comité de citoyens de Saint-Henri a occupé le poste de vice-président. Tel qu’expliqué dans un petit livre tenant lieu de manifeste, Les salariés au pouvoir !, le FRAP a décidé de passer à l’action politique au niveau municipal. « Il s’agit d’une démocratie où l’action populaire s’exerce quotidiennement sur trois fronts  : consommation, travail et politique, y est-il écrit, Dans notre société, les salariés ne se contentent plus de surveiller le pouvoir. Ils veulent prendre la place qui leur revient et l’exercer. »

Le FRAP a décidé de se présenter aux élections municipales d’octobre 1970 pour s’opposer aux politiques de grandeur du maire Drapeau et proposer des alternatives répondant aux besoins de la population, notamment dans les domaines du logement, du transport en commun, des loisirs et de la culture. Son objectif n’était pas de prendre le pouvoir mais de former une opposition sérieuse à l’administration Drapeau. Il n’a donc pas présenté de candidat à la mairie et a brigué les postes de conseillers seulement dans les districts où le parti était implanté, soit les deux tiers d’entre eux. La nouvelle formation fut accueillie de façon positive par les médias qui lui ont accordé beaucoup d’espace. On ressentait vivement le besoin d’une opposition. L’opinion publique a aussi suivi. En septembre, quelques jours avant l’enlèvement du diplomate Cross par le FLQ, un sondage publié dans le quotidien Montreal Star a accordé 35 % des intentions de votes au FRAP [1].

Mais on connaît la suite. La tourmente de la Crise d’octobre, survenue en pleine campagne électorale, a bousillé nos espoirs. Drapeau s’est empressé d’assimiler le FRAP au FLQ. Le ministre libéral Jean Marchand (ancien président de la CSN) l’a même décrit comme le « front » du FLQ. Il ne s’est pas passé une journée sans que nous ne soyons victimes de ce genre d’attaques. Deux de nos candidats, Henri Bellemare, dans Saint-Jacques et Jean Roy, dans Saint-Louis, ont même été emprisonnés pendant plusieurs jours en vertu de la Loi sur les mesures de guerre. Ils ont été relâchés sans accusation à la veille du scrutin. Pourtant, la ligne du FRAP était sans équivoque dès le début de la crise. Il appuyait les revendications du FLQ, mais non les moyens que ce dernier utilisait.

Drapeau a été réélu sans aucune opposition. Le FRAP a tout de même recueilli 18 % du vote en moyenne dans les districts où il a présenté des candidats avec une pointe de 35 % dans Saint-Jacques sur le Plateau. Pas si mal tout de même après la mort de Pierre Laporte dont nos adversaires nous avaient attribué la responsabilité. Avec un scrutin proportionnel, le FRAP aurait pu faire élire au moins une bonne demie douzaine de conseillers qui auraient pu tenir Drapeau sur les dents et mettre fin à son règne sans partage.

À noter que du côté syndical, outre le président du Conseil central de Montréal, Michel Chartrand, plusieurs responsables régionaux des comités d’action politique de la CSN ont aussi été arrêtés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre puis relâchés sans accusation comme les 300 autres citoyennes dans leur cas d’ailleurs.


[1Ce résultat équivalait à celui obtenu par le Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM) aux élections suivantes en 1974 ; ce qui avait permis à ce dernier de faire élire 18 conseillers.

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