Dossier : Violence et politique

Définir le terrorisme

Normand Baillargeon

Depuis le 11 septembre 2001, le mot « terrorisme », qui figurait depuis longtemps déjà dans le vocabulaire courant en bien des langues, est entré dans le nôtre. Mais qu’est-ce, exactement, que le terro­risme ? Quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes qui permettront d’identifier un acte comme terroriste ?

Quelques possibles exemples

Pour vous mettre tout de suite dans le bain, quels actes, parmi les suivants, sont selon vous des actes terroristes ? Le largage de la première bombe atomique ? De la deuxième ? Le bombardement incendiaire intensif de Tokyo qui les a précédés ? Les récents attentats de Londres ? Les attentats contre l’armée d’occupation en Irak ? La guerre en Irak ? L’assassinat de membres du gouvernement provisoire en Irak ? L’assassinat de Nicolas II par les Bolcheviks ? Les actions du FLQ en 1970 ? L’affaire de la Baie des Cochons ? Le bombardement, par Menachem Begin et ses troupes, du quartier général des Anglais en 1946 ? Le meurtre d’un chef d’État par un groupuscule marxiste ? Une prise d’otage pour demander la libération de prisonniers politiques et qui n’aurait pas fait de victimes ?

Un exercice indispensable mais difficile

Pas toujours facile, vous en conviendrez. La question, on le devine, n’est pas simplement théorique : la définition du concept de « terrorisme » a de lourdes implications pratiques, notamment sur la législation et donc en matière de lutte au terrorisme. Le sens commun pressent certaines des difficultés qu’il y a à définir le concept de terrorisme lorsqu’il affirme – c’est un dicton anglais – que « le terroriste des uns est le combattant de la liberté des autres. » Une bonne définition devra éviter ce piège qui revient au fond à dire que le terrorisme, c’est la violence des gens avec lesquels on n’est pas d’accord. Elle donnera pour ce faire des critères objectifs permettant de désigner comme terroriste ou non une action – et pas le fait qu’on est d’accord ou non avec les idées de qui agit. Une définition acceptable devrait aussi permettre de distinguer le terrorisme d’autres actes violents comme la guerre, la guérilla, la torture, la révolution ou encore les actions de personnes mentalement dérangées.

Le Département d’État des États-Unis

On peut donner une idée des écueils à éviter en examinant la définition suivante du terrorisme, qui serait celle du Département d’État des États-Unis : « Le terrorisme est l’utilisation préméditée et pour des motifs politiques de la violence contre des cibles de non-combattants par des groupes ou des agents clandestins ; elle est utilisée le plus souvent avec l’intention d’exercer une influence sur un public donné. » Cette définition pourra sembler à première vue globalement correcte, mais, comme c’est souvent le cas dans ces sortes de choses, le diable est dans les détails.

D’abord, elle donne comme agents de l’acte terroriste « des groupes ou des agents clandestins » : ce faisant, elle exclut les États ! C’est ainsi que, selon cette définition, les attaques du Hamas contre Israël sont du terrorisme, tandis que les bombardements par Israël de villes palestiniennes n’en sont pas. Il est d’ailleurs assez piquant de noter que le mot terrorisme, qui a d’abord désigné un mode de gouvernement (la Terreur des Jacobins, durant la Révolution française), ne s’applique plus guère aux États…

Ensuite, la définition citée donne comme cible des actes définis comme terroristes des « non-combattants* » : l’étoile renvoie ici à une note où on précise que cette expression désigne des civils mais aussi des militaires qui ne sont pas en service. Selon cette définition, si une armée de libération nationale attaque l’hôtel où logent les soldats de l’armée d’occupation en permission, c’est un acte terroriste. Ça vous semble correct ? Songez que l’armée de libération nationale pourrait bien être la résistance française et l’armée d’occupation celle des Nazis. Ceux-ci, on s’en souviendra d’ailleurs, appelaient indistinctement tous les résistants des terroristes.

Voici un autre problème : doit-on comprendre dans le terrorisme seulement les actions violentes prenant pour cibles des personnes ou faut-il inclure celles contre la propriété ? Dans ce dernier cas, mais pas dans le premier, on dira que s’en prendre à un pipeline est un acte terroriste : la nuance est capitale.

Les Nations unies

On le devine : toute définition du terrorisme est lourde de choix moraux, politiques, idéologiques. Si lourde de toutes ces choses, en fait, que les efforts de la communauté internationale – et en particulier des Nations unies – pour parvenir à une définition du terrorisme n’ont pas abouti à un consensus. Vous avez bien lu ! Et je vous laisse le temps de reprendre votre souffle et d’avaler cette assez troublante – mais pas trop étonnante – révélation. En attendant, la personne qui, pour le compte des Nations unies, a rédigé la définition dite « académique » du terrorisme, a proposé, puisqu’on n’arrive pas à s’entendre, de partir de la définition, qui elle fait consensus, du crime de guerre : on dirait alors que le terrorisme est le crime de guerre en temps de paix, tandis que le crime de guerre est le terrorisme de temps de guerre.

Une définition

On me permettra de modestement ajouter mon grain de sel à cette bouillie conceptuelle. J’appelle terrorisme une action violente ou la menace d’une action violente par un individu, un groupe ou un État qui prend pour cible des civils avec l’intention de terroriser une population dans le but de faire avancer une cause politique. Cette définition est imparfaite, je le sais, elle reste sur certains plans imprécise ; mais avec elle, je donne en général des réponses qui me satisfont assez, moralement et intellectuellement, quand on me demande de dire si une action donnée est ou non terroriste – je peux, par exemple, répondre à toutes les questions qui ouvraient le présent article. Je vous laisse à votre propre réflexion et à votre recherche d’une définition satisfaisante.

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