L’école au service de la classe financière

No 71 - oct. / nov. 2017

Retour du cours d’économie

L’école au service de la classe financière

En mars 2017, le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, s’empressait de modifier le régime pédagogique pour rendre obligatoire un cours d’éducation financière d’une durée de 50 heures en 5e secondaire, plaidant la nécessité d’outiller les jeunes pour leur permettre « d’exercer leur jugement et de développer leur capacité à prendre position sur des enjeux financiers ».

S’il est difficile de nier la pertinence de sensibiliser les jeunes aux fondements et aux bienfaits d’une saine gestion de leurs finances personnelles, il est clair que l’imposition de ce cours d’éducation financière n’est pas un levier d’émancipation.

De l’initiation à la vie économique...

Évacué, notamment, dans l’implantation du Renouveau pédagogique au 2e cycle du secondaire, le cours d’éducation à la vie économique qui existait jusqu’en 2009 avait la prétention très large d’initier les élèves aux principaux fondements du système économique, capitaliste par ailleurs, caractérisant la société dans laquelle ils étaient appelés à grandir. Les sollicitant à la fois comme consommateurs, travailleurs et citoyens, ce cours devait leur permettre « de comprendre et d’analyser les réalités économiques » et de « développer son esprit critique » à travers « une perspective la plus globale possible mettant en lumière les relations et les interdépendances qui unissent les faits et les phénomènes économiques ».

Ainsi, le programme visait à sensibiliser l’élève aux rouages complexes et dynamiques de son environnement économique. De l’organisation des facteurs de production aux principes de l’économie internationale, en passant par le rôle et le financement de l’État, les fondements du marché du travail et les bases du système monétaire, les élèves y étaient familiarisé·e·s avec les rudiments et concepts fondamentaux leur permettant de poser un regard critique sur les composantes et dynamiques fondamentales de l’économie nationale. Dans cet environnement, l’élève était également avisé et sollicité à résoudre des problèmes liés à son rapport à la consommation (budget, épargne, crédit, etc.) ou au travail (droits, rapports collectifs, etc.) de même qu’il était appelé à considérer les dimensions socio-économiques de plusieurs enjeux (surconsommation, endettement, pauvreté, répartition des richesses, etc.). En somme, c’est en confrontant l’élève, en tant qu’agent·e économique en devenir, au vaste portrait et réseau d’interactions socio-économiques qui l’entoure, que le programme cherchait à favoriser une « citoyenneté éclairée », bien plus – sans l’exclure – qu’une consommation avisée. Lancé en 1982, ce programme, de même que les approches et le matériel pédagogiques qui y étaient associés, ont peiné à passer le cap du millénaire. La globalisation, la financiarisation de l’économie, les avancées technologiques attenant à l’avènement d’une économie dite du savoir, le vieillissement de la main-d’œuvre, la division internationale du travail, la multiplication des accords de libre-échange, la transformation du rôle des institutions internationales (OMC, Banque mondiale, FMI, OCDE) depuis la chute du bloc soviétique sont autant de changements majeurs à notre environnement social et économique auxquels ce cours ne suffisait plus à donner un sens. Ainsi, avec la mise en place du Renouveau pédagogique, et particulièrement au regard des prétentions des compétences associées à l’Univers social (sciences humaines), visant le développement du sens critique et de l’autonomie intellectuelle, plusieurs s’attendaient à ce que le cours d’économie soit rafraîchi, mis à jour et rehaussé sur le plan des contenus et apprentissages visés. Or, son abolition, en 2009, a plutôt coupé court à cette quête de levier émancipateur, et laissé place à d’autres types de revendications, plus ciblés et résolument tournés vers l’éducation à l’entrepreneuriat et à la gestion des finances personnelles.

...à la responsabilisation financière

A contrario, le cours d’éducation financière auquel les élèves sont désormais assujettis se borne à les outiller dans la gestion de leurs revenus et dépenses personnels afin qu’ils puissent, de manière autonome et avertie, accroître leur « bien-être financier ». Objectif large que le programme traduit par la finalité d’une nouvelle compétence : « prendre position sur un enjeu financier », soit la consommation de biens et de services, l’intégration au monde du travail et la poursuite des études.

Or, tel qu’il est présenté dans la lettre et l’esprit du nouveau programme, ce type d’enjeu, désincarné de tout système méso ou macroéconomique, ne renvoie nullement à des tensions au sein de l’environnement économique ni même à des valeurs sociales ou éthiques, mais relève strictement de comportements d’arbitrage individuel (choix éclairés) dans un univers fait d’avoirs, de risques, de passifs, bref, de «  sources d’influence multiples pouvant modeler leur comportement de consommateurs. » En somme, les jeunes ne sont pas tant appelé·e·s à prendre connaissance du monde économique, ni même financier, dans lequel ils évoluent, qu’à « mieux se connaître » eux-mêmes en tant qu’agents économiques passifs, à déterminer judicieusement leurs limites et besoins, à se fixer des objectifs et à assurer une gestion rigoureuse et saine de leur portefeuille. Bref, à « établir leur degré de tolérance par rapport aux risques liés à la gestion de leurs finances personnelles. » La prise de position qu’on attend d’eux ne renvoie à aucune réflexion critique, aucune évaluation des tensions environnementales ni aucune éthique autre que purement comptable, car « prendre position, c’est privilégier une option parmi d’autres, c’est faire un choix  » en établissant « les conséquences positives et négatives, matérielles et psychologiques de chacune des options ». Et cela doit, au final, permettre « de développer la confiance et la connaissance de soi nécessaires au bien-être financier. »

C’est donc à des fins opératoires, et non argumentatives, que l’élève sera initié·e aux notions de pouvoir d’achat, d’offre et de demande, d’épargne, de crédit à la consommation, d’endettement, de publicité, de salaire, d’avantages sociaux, d’impôts. Sous cet angle, le travail et les protections sociales risquent de figurer principalement au rang des sources de revenu, qu’il faut savoir cultiver avec prudence et retenue, tandis que les retenues à la source et les impôts s’apparentent à autant de « maux nécessaires » qui ne manquent pas de réduire une marge de manœuvre financière personnelle. Le programme est écrit comme si les écosystèmes économique, social et politique étaient étrangers et hermétiques les uns aux autres et, surtout, d’une complexité inaccessible à l’intelligence d’un élève de 2e cycle du secondaire. En somme, l’école aura pour mission de préparer un consommateur averti, autonome et responsable, habile à mobiliser les ressources environnementales (droits, lois, associations, institutions) et techniques (budget, crédit, etc.) lui permettant de naviguer à travers les flots hasardeux de la consommation et d’atteindre le cap du bien-être financier.

Un cours au service de la littératie financière

Au final, nous avons affaire à un cours de nature et de portée bien différentes, dont la prétention même de permettre aux élèves de se positionner sur des enjeux financiers opère d’une conception résolument bornée, voire radicalement réductionniste du rôle de ces derniers dans le système économique : là où l’ancien programme les interpellait en tant qu’esprit critique, le nouveau programme les confine à un rôle économique passif et condamné à s’adapter à la fatalité d’un environnement insaisissable. Nul doute que le cours imposé aux finissant·e·s du secondaire leur réserve une dose d’utilitarisme, en oeuvrant à l’individualisation de leur rapport à l’économie en éduquant savamment leurs comportements de consommatrices et consommateurs et en cherchant à les responsabiliser pour leurs difficultés futures. Ainsi, curieusement, jamais ce cours ne sera l’occasion de les faire « prendre position » sur la crise financière à l’origine de sa revendication…

Plutôt que du retour proclamé, il s’agit d’un changement d’orientation et de priorité inquiétant. Il n’est malheureusement pas étranger à une certaine conjoncture et à l’action combinée de certaines élites économiques et politiques, qui tendent à vouloir, au nom d’une providentielle « littératie financière », déléguer sur les épaules de l’individu le lot des responsabilités et charges collectives dont elle cherche à délester l’État.

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