Dossier : Transition écologique. Le

Dossier : Transition écologique, le grand virage

Trudeau, Couillard et le nouveau négationnisme climatique

Une nouvelle forme de négationnisme climatique fait de plus en plus irruption dans la sphère politique. Si celle-ci reconnaît l’ampleur des changements climatiques et son origine humaine, contrairement aux climatosceptiques plus actifs au sud de notre frontière, elle ne reconnaît toutefois pas la mesure des actions qui doivent être prises pour atteindre les objectifs internationaux.

L’Accord de Paris réitère l’objectif international de contenir la hausse moyenne de réchauffement climatique en deçà de 2 °C, avec même un effort pour la limiter à 1,5 °C. Si cet objectif est fort louable pour la communauté scientifique et les environnementalistes, il apparaît difficile à atteindre. Pour avoir des chances d’y arriver, il faudrait un monde sans carbone d’ici 20 ans… Or, nous sommes loin du compte.

Ainsi, pour atteindre ces objectifs, les États signataires doivent drastiquement changer le fonctionnement de leur économie pour la rendre indépendante des carburants fossiles. Autrement dit, il faudrait très rapidement diminuer notre dépendance au pétrole et cesser la prospection de nouveaux gisements. Plus des deux tiers des ressources connues devraient rester sous terre. Il est donc paradoxal que plusieurs pays signataires de l’Accord de Paris, comme le Canada, clament d’un côté que nous devons limiter le réchauffement à 1,5 °C et continuent, de l’autre, à subventionner les compagnies pétrolières et le développement d’une économie pétrolifère.

Justin Trudeau

Sous son aura de défenseur de l’environnement, Trudeau représente l’emblème même de cette mouvance négationniste. Si, en apparence, il semble désirer une réponse forte aux changements climatiques, ses actions ne suivent pas et vont même à contre-courant de ses engagements.

Parallèlement, le premier ministre commence à être de plus en plus conspué à l’international. Bill McKibben, fondateur de la campagne 350.org, a récemment dénoncé dans le quotidien britannique The Guardian sa grande hypocrisie sur la question climatique. Il faut rappeler que, pour atteindre l’objectif des 2 °C, il faudrait réduire les émissions de GES de 40 à 70 % d’ici 2050. Pire, si Trudeau est sérieux et non pas jovialiste et qu’il désire que le Canada participe à l’objectif planétaire, nous devrons réduire nos émissions de 70 à 95 %, toujours d’ici 2050.

Pourtant, depuis son arrivée, tout en défendant cet objectif ambitieux, Trudeau a plutôt travaillé à l’expansion des sables bitumineux. Il a même célébré l’acceptation par les États-Unis du projet Keystone XL, approuvé l’oléoduc Trans Mountain de Kinder Morgan et le remplacement de la Ligne 3 d’Enbridge. Il ne cache pas non plus son appui au projet Énergie Est, qui serait le plus gros oléoduc en Amérique du Nord. Il ose affirmer que ces projets font partie de sa stratégie de transition énergétique. Comment est-il possible de viser une réduction de 70 à 90 % tout en développant des projets qui seront assurément encore en activité en 2050 ? Comment expliquer cette déconnexion totale entre la réalité et la perspective de M. Trudeau ?

Faut-il rappeler que, selon Équiterre, « le Canada est l’un des dix plus grands pollueurs per capita, en niveau absolu et sur une échelle cumulative » ? La réalité rattrapera inévitablement notre premier ministre, mais il sera alors trop tard ! Déjà, la réduction des émissions de GES du Canada entre 2005 et 2015 n’a été que de 3,6 %, et ce, malgré une crise financière qui les a indirectement fait diminuer.

Philippe Couillard

Grâce à ses ressources hydriques, le Québec devrait être favorisé comparativement au Canada dans son ensemble. Ce serait probablement vrai si Philippe Couillard n’incarnait pas lui aussi cette contradiction majeure qu’est le nouveau négationnisme climatique. Comme le montre Normand Mousseau dans Gagner la guerre du climat, la stratégie actuelle du gouvernement du Québec en matière de climat est vouée à l’échec puisqu’elle est basée sur une transition du mazout et du pétrole vers le gaz naturel. Or, comme l’indique Mousseau, « le gaz naturel ne pourrait plus être utilisé dans la société de 2050 ». Par conséquent, toutes les modifications faites actuellement pour cette transition devront être rapidement écartées.

Au même titre que le Canada, les objectifs déclarés du Québec sont très ambitieux. Par exemple, pour 2020, le Québec vise une réduction de ses émissions de GES de 20 % sous leur niveau de 1990. Pourtant, en 2014, les réductions n’ont totalisé que 8 %. Autrement dit, il nous faudrait réduire nos émissions de GES de 12 % par rapport à 1990 en seulement 6 ans ! Ensuite, pour l’atteinte de l’objectif de réduction de 80 % d’ici 2050, le Québec devrait « passer de dix tonnes de GES par personne à moins de deux tonnes », selon Mousseau.

Le principal problème, du côté du Québec, réside dans l’aveuglement de M. Couillard qui ne se fie qu’au marché du carbone du Québec et aux recettes versées dans le Fonds vert en matière de lutte contre les changements climatiques. Ces mesures sont pourtant loin d’être suffisantes. Tout d’abord, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), il n’y a rien de certain sur l’impact du marché du carbone quant à la réduction des émissions de GES, et ce, malgré ses nombreux avantages économiques et politiques. Ensuite, l’utilisation du Fonds vert a déjà été dénoncée à plusieurs reprises, notamment par le professeur Pierre-Olivier Pinault, expert en politique énergétique aux HEC, pour l’inefficacité des mesures subventionnées.

Et maintenant ?

Il est urgent que la population prenne conscience du décalage entre les objectifs et les mesures mises en place par les gouvernements du Canada et du Québec. Après avoir lutté contre le courant climatosceptique, il nous faut maintenant militer contre sa nouvelle forme davantage insidieuse qu’est le néo-négationnisme climatique.

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