Pour les droits de quelles femmes ?

No 71 - oct. / nov. 2017

Analyse du discours

Pour les droits de quelles femmes ?

Le groupe Pour les droits des femmes (PDF) s’est formé en 2013 lors des débats sur la Charte des valeurs du gouvernement péquiste. Depuis, il s’est exprimé publiquement sur de nombreux sujets, dont les législations concernant les personnes transgenres. Examen d’un discours qui multiplie les exclusions.

En plus de son plaidoyer en faveur de la Charte des valeurs, le groupe PDF a monté plusieurs dossiers en ligne, dont un qui traite de laïcité et de lutte à l’intégrisme et un autre qui critique fortement le cours d’Éthique et de culture religieuse dispensé au secondaire. On trouve aussi sur son site internet des prises de position concernant les Centres de la petite enfance (CPE), la prostitution et les mères porteuses. Le plus récent dossier abordé par ce groupe a pour thème « Identité de genre » et contient des vidéos de leurs allocutions pendant l’étude des projets de modification du Code civil au provincial (2015) et du projet de loi C-16 (2017) au fédéral. Dans les deux cas, ces modifications juridiques concernaient la même réalité : permettre à des personnes de changer leur mention de sexe dans leurs papiers légaux sans que celles-ci aient choisi la réattribution sexuelle par chirurgie. L’esprit de ces changements, tel que décrit par les législateurs, était de protéger les droits des personnes transgenres et de prévenir les discriminations auxquelles elles font face quotidiennement.

Sexe biologique

Le groupe PDF s’est opposé à ces deux projets de loi puisque, de son point de vue, il n’est pas possible de se dire « femme » avec des attributs biologiques mâles. De fait, les personnes transsexuelles, soit celles qui ont procédé à des modifications chirurgicales, ne sont pas problématiques pour PDF, car pour ce groupe, ce qui fait une femme, c’est le corps biologique : avoir un utérus ou ne pas avoir de pénis. Qui aurait cru que l’identité par absence de pénis théorisée par Freud ferait résurgence dans les discours de femmes se disant féministes ? Leur principale crainte consiste en la présence d’individus possédant cet attribut sexuel dans des lieux non-mixtes. Dans toutes leurs allocutions publiques, elles soulèvent le cas des prisons où des hommes ayant été jugés pour des crimes sexuels demanderont un changement de genre dans l’unique but d’être transférés dans des prisons de femmes pour commettre d’autres crimes du même type…

Au-delà de cet argument plutôt farfelu, ces discours postulent que c’est le sexe biologique qui est au fondement de l’identité, plutôt que le genre. Comme l’exprime la présidente du groupe, Michèle Sirois, lors de la Commission des institutions du Québec pour le Projet de règlement relatif au changement de nom et autres qualités de l’état civil pour les personnes transsexuelles ou transgenres : « Il s’agit d’une révolution qui concerne toute la société qui est basée sur la reconnaissance de deux sexes biologiques qui sont la réalité de tous les êtres humains ». Ainsi, dans leurs discours, elles prônent une vision du sexe biologique à la fois comme fondement de l’identité et comme une réalité naturellement organisée en deux catégories distinctes. Ce faisant, elles nient l’existence biologique des personnes intersexes, qui représentent 1 individu sur 1 000 environ. De plus, elles font fi de plusieurs recherches de biologistes féministes qui ont démontré, dans les dernières années, que cette compréhension dichotomique de deux sexes biologiques est biaisée. Le sexe, c’est déjà du genre, pour reprendre la formule de Catherine Vidal, neurobiologiste féministe. Cela signifie que notre biologie comme telle est une extension de la construction sociale des rapports de genre. Cette façon de voir est rendue possible notamment par les interventions médicales à la naissance sur les personnes intersexes pour que leur corps corresponde à notre vision sociale des genres sexués. Thomas Laqueur, dans son ouvrage La fabrique du sexe (1990), a constaté que cette vision dichotomique du sexe biologique est marquée historiquement. Avant le 18e siècle, le sexe était vu comme un continuum vertical. Bien que cette conception soutienne une hiérarchie dans l’organisation sociale des corps, elle démontre qu’il est possible de dépasser cette perception binaire du sexe, que défend PDF.

Genre social

Cette vision des sexes biologiques en tant que deux catégories séparées et pilier de l’identité nous indique pourquoi les vécus des personnes transsexuelles sont exclus des prises de position du groupe PDF. Celles-ci ne perturbent pas l’alignement sexe-genre décrit par Nicole-Claude Mathieu, alors que les personnes transgenres posent une non-linéarité entre le corps et le genre, ou même l’absence de ces indicateurs comme base de l’identité de la personne. Comme l’exprime PDF, il s’agit bien d’une transgression profonde de l’organisation sociale et c’est en ce sens qu’elles réagissent sur ces deux projets de loi portant sur la reconnaissance légale de cette construction identitaire. Les personnes transgenres viennent transgresser cet alignement et, de fait, bouleversent effectivement les schèmes sociaux des rapports de genre, moteur de construction identitaire par socialisation et injonction sociale. D’ailleurs, une membre de PDF présente lors de la commission parlementaire provinciale, Mme Daphnée Poirier, exhortait les commissaires au moratoire sur le projet de loi provincial, dans l’optique de « préserver un peu de stabilité au niveau du tissu social ». Ainsi, si les personnes transgenres font autant réagir par leur non-conformité, c’est que, socialement, et contrairement à ce qu’affirme Mme Sirois, nous avons construit dans le genre le fondement de l’identité, bien au-delà du corps.

Pour les droits de toutes les femmes

Je partage toutefois un point avec PDF : cette reconnaissance légale n’atténuera pas la marginalisation et les discriminations que doivent supporter au quotidien les personnes dont la performance de genre ne correspond pas socialement à leur corps. Comme dans les combats féministes, les changements légaux au statut des femmes n’ont pas conduit à l’éradication complète du sexisme. Le féminisme matérialiste l’avait bien compris en pointant la culture comme principale source d’oppression des femmes. De fait, ces changements législatifs ne feront pas disparaître la compréhension culturelle de l’alignement sexe-genre. De plus, cela oblige toujours les personnes ne désirant pas faire du genre/sexe le fondement de leur identité à choisir tout de même une catégorie plutôt qu’une autre. L’impossibilité de faire des allers-retours entre les différentes mentions vient aussi réitérer l’idée d’une identité fixe et nie la fluidité de la construction identitaire. Enfin, l’obligation de faire la preuve qu’une personne vit sous l’apparence de l’autre genre depuis au moins 2 ans pour profiter de ce changement législatif renforce l’idée que le genre s’ancre dans l’apparence extérieure. Bien que je refuse l’a priori de PDF selon lequel l’identité genrée relève uniquement de la biologie, il est bien certain que celle-ci ne peut se résumer à la présentation de soi.

Finalement, Mme Sirois, dans son allocution en Commission sénatoriale nous rappelle que « PDF Québec ne s’inscrit pas dans ces nouvelles définitions du féminisme qui semblent servir d’autres intérêts que ceux des femmes  ». Que désigne PDF par cette critique voilée ? Ce que certaines appellent « nouveau féminisme », ou « féminisme de 3e vague », qui est dans son ensemble fortement influencé par l’approche intersectionnelle, a bien le mérite d’avoir fait émerger dans les débats les différences, au sein même du groupe des femmes, des expériences du patriarcat et de la matrice hétérosexuelle. Il s’agit donc toujours d’une lutte féministe, mais qui rend compte des expériences multiples et des positions sociales inégalitaires de toutes les personnes qui s’identifient comme femmes. Ainsi, ce « nouveau féminisme » sert bien la cause des femmes, de toutes les femmes, peu importe leur race, leur classe sociale, leur corps. Ce que PDF perçoit comme des luttes qui ne répondent pas aux intérêts des femmes devrait plutôt être compris comme des luttes qui ne laissent personne derrière. Autrement, il sera difficile de voir en elles autre chose que la défense des seuls intérêts des femmes cis [1] blanches bourgeoises hétérosexuelles.


[1Cis est l’abbréviation de cisgenre. Dans les études de genre, cisgenre décrit un type d’identité de genre où le genre ressenti d’une personne correspond à son genre de naissance et à la présentation de soi. Le mot est construit par opposition à celui de transgenre, pour une personne qui remet en question son genre de naissance (source : Wikipedia).

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