Éducation

Quand revaloriser rime avec surcharger

Dossier : Contre l’austérité, luttes syndicales et populaires

Jean-Noël Grenier

Depuis bientôt cinq ans, les acteurs et actrices du milieu de l’éducation tiennent à bout de bras l’école publique malgré de sévères compressions budgétaires. N’en déplaise au ministre de l’Éducation qui affirme que les commissions scolaires peuvent facilement absorber la nouvelle ronde de compressions, la réalité sur le terrain est tout autre : diminution des services et hausse des tarifs sont à l’agenda de la rentrée scolaire 2015-2016.

Le ministre poursuit ainsi dans la voie tracée par son prédécesseur et pilote un projet de décentralisation de respon­sabilités qui relèvent des commissions scolaires vers les établissements scolaires et les enseignant·e·s. En agissant ainsi, le gouver­nement prétend « valoriser » le rôle des enseignant·e·s et ajuster leur tâche selon les besoins d’une inévitable modernisation de l’enseignement. Mais qu’en est-il vraiment ? Ne s’agirait-il pas, encore une fois, de demander aux salarié·e·s de faire plus en étant payé moins ?

Presser le citron

Le dépôt des offres patronales enrobe les demandes de concessions dans un langage soi-disant pragmatique, qui revient une fois de plus sur la supposée « crise des finances publiques » nécessitant d’importants sacrifices. On parle aussi d’un nouvel arrimage entre les dispositions normatives de l’entente sectorielle et les obligations associées aux conventions de gestion et de partenariat et aux plans de réussite. Ainsi, le dépôt patronal situe dans son préambule la recherche de flexibilité et la quête d’une plus grande efficience en suivant les principes de base de la nouvelle gestion publique, qui doivent définir la relation contractuelle entre les établissements scolaires et le ministère de l’Éducation.

Concrètement, la partie patronale exige plus de souplesse dans l’aménagement de la tâche et dans les modalités d’organisation des groupes d’élèves. Elle demande aussi un engagement renouvelé des enseignantes et des enseignants envers l’école et les élèves. Lorsqu’on y regarde de plus près, ces demandes réduiraient le pouvoir des syndicats et des enseignant·e·s au regard du compromis entre la rétribution et l’effort/implication au travail. Les employeurs demandent des reculs significatifs dans les règles encadrant le temps de travail (la semaine normale de travail et l’étalement des heures de travail) ; les normes de la rémunération ; la taille et la composition des groupes-cours et l’obligation eu égard à l’évaluation des besoins des élèves en difficulté et les mesures d’aide auxquels elles et ils ont droit. Ces mesures d’aide, grandement réduites, seront remplacées par une nouvelle obligation individuelle de participer à des perfectionnements décidés par ladirection et, d’autre part, par l’obligation faite d’adapter les méthodes d’enseignement aux besoins de chaque élève et de chaque groupe. Ainsi, la flexibilité recherchée se traduirait par une tâche plus lourde dans un contexte où c’est l’enseignant·e qui doit « en faire plus avec moins », alors que c’est la direction qui décide des besoins de formation ! C’est donc en alourdissant la tâche des enseignant·e·s et en ren­forçant le pouvoir managérial que le gou­­vernement se propose de « revaloriser » la profession ?

L’autre trouvaille de la partie patronale est de refonder certains paramètres de la tâche afin d’éliminer le volet « travail de nature personnelle » qui serait fondu dans un volet général appelé « tâche éducative ». Le second volet deviendrait « tâches dédiées à la vie de l’école », qui comprendrait non seulement une obligation de participer aux activités parascolaires, mais aussi aux activités promotionnelles. Comment y arriver alors sans rémunération additionnelle ou encore sans un allègement équivalent en temps de leur tâche ? En revoyant la durée du travail et son organisation. La semaine hebdomadaire passerait à 40 heures, le temps de présence obligatoire à l’école de 27 à 32 heures par semaine, tandis que l’employeur aurait la possibilité d’étaler les heures de travail sur une période longue.

Quel avenir pour l’école publique ?

Le projet patronal semble bien loin de ses prétendues intentions de revaloriser la profession enseignante et l’école publique. Il nous semble plutôt cacher une tentative de transformer les relation d’emploi. On cherche aussi à accorder plus de pouvoir aux directions locales et à accentuer le phénomène de marchandisation de l’éducation amorcé il y a quelques années. La lecture du dépôt patronal nous pousse à nous demander quel sera l’avenir de l’éducation publique et de la profession enseignante, alors que les changements proposés transformeront en profondeur l’école telle qu’on la connaît aujour­d’hui. On peut aussi se demander si les offres patronales ne s’inscrivent pas dans un effort pour désarmer les enseignant·e·s face au pouvoir et à l’autorité managériale, en affaiblissant d’avantage les régulations collectives appuyées par les syndicats et leurs fédérations. Sûrement sommes-nous touchés ici par l’un des grands principes de la nouvelle gestion publique, qui vise à individualiser les relations de travail, et du même coup, à s’attaquer au principe même de la syndicalisation.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Jean-Noël Grenier

Professeur, Dépt. des relations industrielles, Université Laval, CRIMT

P.-S.

Photo : Luciano Benvenuto

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