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Le journal d’un vieil homme

Entre la grandeur et la servitude humaines

Paul Beaucage

Depuis une quinzaine d’années, Bernard Émond écrit et met en scène des films de fiction intimistes dans lesquels ses protagonistes se posent des questions fondamentales au sujet du sens de leur existence. Ainsi, à travers des drames psychologiques comme La femme qui boit (2001), 20 h 17 rue Darling (2003), La neuvaine (2005), Contre toute espérance (2007) et La donation [1] (2009), Émond dépeint avec finesse et rigueur des personnages qui ont atteint un tournant de leur vie : ceux-ci cherchent avec ardeur à saisir, à surmonter les problèmes auxquels ils sont confrontés.

Dans ces circonstances, il n’apparaît pas étonnant que Le journal d’un vieil homme (2015) s’inscrive dans la lignée esthétique et thématique des films précédents du cinéaste. Précisons que pour créer cette nouvelle œuvre d’auteur, Émond a adapté plutôt librement un récit méconnu d’Anton Tchekhov, qui s’intitule Une banale histoire (1889). Globalement, Bernard Émond a respecté la structure narrative subtile, à portée universelle, qu’a élaborée le grand écrivain russe. Cependant, le réalisateur a eu soin d’en modifier certaines composantes afin qu’elles s’intègrent dans sa vision du monde contemporain. Cela explique que l’intrigue du long métrage se situe au Québec, de nos jours. À travers sa narration, Bernard Émond relate les méditations de Nicolas, un vénérable professeur de médecine, qui a l’impression d’avoir raté son existence en raison de son incapacité à entretenir des relations harmonieuses avec ses proches.

La narration en voix hors champ

De tous les films de Bernard Émond, Le journal d’un vieil homme s’impose comme sa création la plus littéraire à ce jour, même si Tout ce que tu possèdes (2012) comporte de nombreuses références aux œuvres du poète polonais Edward Stachura et à la littérature occidentale. Dans la dernière réalisation d’Émond, les mots s’avèrent prépondérants puisque le protagoniste s’adresse à lui-même et fait du spectateur son confident privilégié. Préférant le monologue en voix hors champ au dialogue entre des personnages à l’intérieur du champ, le metteur en scène nous révèle les doutes qu’entretient Nicolas par rapport aux choix qu’il a faits dans sa vie. Bien entendu, en utilisant fréquemment un tel procédé, Bernard Émond aurait pu faire sombrer sa narration dans un pesant académisme. Mais il n’en est rien : le cinéaste parvient à donner à cette figure grammaticale traditionnelle une dimension originale grâce à l’habile dialectique qu’il établit entre la bande-son et la bande-image.

Une mise en scène particulièrement sobre

Fidèle à lui-même, Bernard Émond réalise un film aux images évocatrices, signifiantes, qui divisent fort bien l’espace et le temps de l’intrigue. Ayant gardé de sa formation d’anthropologue et de son expérience de documentariste un goût prononcé pour la quête de vérité humaine, Émond dépeint avec une remarquable justesse de ton la figure centrale de Nicolas ainsi que les autres personnages de son drame psycho-philosophique. De manière générale, on remarquera que le réalisateur épouse visuellement le style synthétique de son protagoniste, qui en est arrivé à l’heure de tracer une forme de bilan de son cheminement individuel. Certes, le vieil homme a consacré sa vie à la science, mais celle-ci demeure impuissante à le guérir de la maladie dont il souffre et à dissiper les angoisses qu’il ressent. Pis encore, les derniers examens médicaux qu’a subis le héros lui révèlent clairement qu’il ne lui reste plus qu’une année à vivre. Lorsqu’il retrace le fil des événements de son existence, Nicolas reconnaît qu’il n’y a qu’un être vivant pour lequel il éprouve toujours un profond amour : il s’agit de sa belle-fille Katia. Utilisant les procédés syntaxiques de l’ellipse et du retour en arrière avec un exceptionnel à-propos, Bernard Émond identifie les éléments essentiels de la relation qui a déjà uni Nicolas et Katia. Dès lors, on constate que Katia est la fille de Luce, une femme que Nicolas a passionnément aimée et avec laquelle il vivait en couple lorsqu’il était un jeune homme. Toutefois, elle est décédée prématurément des suites d’un cancer du sein. Assurément, de tels éléments émotionnels comportaient un important potentiel mélodramatique. Néanmoins, le cinéaste refuse avec sagesse de verser dans la facilité narrative. Cela explique qu’Émond utilise un plan éloigné concis, voire pudique pour dévoiler au spectateur le sentiment de désolation ineffable que Nicolas et Katia ont ressenti suite à la mort de Luce.

La désillusion de Katia par rapport à la réalité

Malgré l’affection profonde qui les lie toujours, un fossé infranchissable sépare, sur les plans émotionnel et intellectuel, Nicolas et Katia depuis plusieurs années. Cela s’explique surtout en raison des nombreuses déceptions que Katia a subies au cours de son existence. Après avoir perdu sa mère en bas âge, elle a réagi fort négativement lorsque son beau-père a refait sa vie avec une autre femme. Cherchant à trouver sa propre voie, Katia a étudié le théâtre et s’est pleinement investie dans l’apprentissage du métier de comédienne. Toutefois, elle n’a pas réussi à s’imposer comme elle le souhaitait sur les planches. Parce qu’elle a vécu des expériences débilitantes, sur le plan personnel, Katia a décidé un jour de cesser d’être comédienne. Pour sa part, Nicolas tente de pousser la jeune femme à renouer avec le domaine du théâtre afin qu’elle puisse donner un sens à sa vie. Pourtant, celle-ci s’y refuse et reproche à son beau-père de lui faire « la morale ». Une des scènes les plus révélatrices du film reste celle où l’on voit le protagoniste rendre visite à sa belle-fille, durant une soirée, afin qu’elle lui permette de transcender ses inquiétudes. Or, plutôt que de le rasséréner, la discussion qu’il a avec Katia le consterne. En effet, cette dernière lui tient un discours acrimonieux au sujet de Barbara et d’Anne ainsi que sur « la laideur du monde ». Le nouvel amant de Katia, Michel, un philologue et professeur d’université, renchérit sur les propos de la jeune femme en dénonçant les pratiques mercantiles du milieu universitaire et la « dégénérescence » des jeunes gens qui, selon lui, l’obligent à abaisser lamentablement le niveau des cours qu’il donne à certains d’entre eux. Furieux d’entendre des commentaires aussi cyniques, Nicolas reproche à Michel de mépriser ses étudiants et de continuer à être leur enseignant. Après quoi, il met un terme à cette discussion oiseuse et décide de rentrer chez lui.

Une adaptation toute personnelle

Comme Rafaël Ouellet et Celeste Parr l’ont fait à travers Gurov et Anna (2015), Bernard Émond a su poser un regard éminemment personnel sur une intrigue originale d’Anton Tchekhov afin de l’implanter de manière probante dans le Québec du troisième millénaire. Dans cette perspective, le réalisateur a traduit avec une dextérité magistrale la teneur de la relation fort complexe qui unit les personnages de Nicolas et de Katia. En conséquence, même si Le journal d’un vieil homme se clôt de manière dramatique, le propos du film ne se révèle pas désespéré pour autant. Pourquoi ? Parce que l’amour désintéressé, intense que Nicolas et Katia ont partagé durant longtemps leur a permis d’atteindre un idéal magnanime, voire de transcender leur condition. En représentant les deux personnages de façon nuancée, le metteur en scène dément brillamment le sombre cliché selon lequel Tchekhov ne dépeindrait « que des ratés ». Toutes proportions gardées, on peut affirmer que Bernard Émond, à l’instar du grand maître russe du dix-neuvième siècle, s’impose avec constance comme un artiste talentueux et un observateur pénétrant des mystères de la nature humaine. Incontestablement, cela explique que le réalisateur occupe une place très enviable dans le cinéma québécois d’aujourd’hui, au-delà des modes tapageuses et des succès médiatiques éphémères.

NOTES

[1] La neuvaine, Contre toute espérance et La donation constituent les composantes d’une trilogie que Bernard Émond a consacrée aux trois vertus théologales.

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