Quand les cités deviennent mobiles

No 61 - oct. / nov. 2015

International

Quand les cités deviennent mobiles

On nous dit parfois que la mondialisation fait de nous des citoyen·ne·s du monde. Qui dit citoyen·ne, dit cité. Lorsque migrent les citoyens du monde, avec eux migrent les cités et alors les bureaucraties tremblent.

Le lundi 31 août, à la station Keleti Palyaudvar, c’est comme si 800 personnes – surtout des jeunes de moins de 30 ans, souvent de jeunes couples avec des enfants d’âge primaire – avaient construit un camp de fortune dans les couloirs de la station Berri-UQAM. C’est ce qui frappe lorsqu’on arrive. À la surface, la gare internationale de Budapest, dessous, la station de métro du même nom. C’est dire qu’il y a du passage. Budapestois et touristes doivent cepen­dant zigzaguer entre les groupes de réfugié·e·s, leurs tentes, sacs de couchage, couvertures et bagages.

Ils attendent. Ils en ont marre d’attendre. Ahmed, 22 ans, et les deux amis avec qui il a quitté l’Afghanistan il y a deux mois attendent depuis 10 jours. Là-bas, dans le district d’Ishkamish, les talibans exigeaient qu’il joigne leurs rangs. Il a préféré vendre la ferme familiale, trouver un endroit en ville afin que sa sœur et ses parents soient en sûreté et fuir, pour la Suède espère-t-il, afin de pouvoir terminer ses études d’histoire. « Ceux qui veulent faire des études veulent aller en Suède ou en Angleterre, dit-il, ceux qui cherchent du travail vont en Allemagne. » Mostafa, 20 ans, est du même avis. Il a fui Alep en Syrie deux semaines plus tôt avec toute sa famille : 12 personnes, dont ses cousines de 2 et 3 ans. Eux iront en Allemagne, lui tentera de terminer un diplôme d’anglais au Royaume-Uni.

Ces exemples, on les connaît. On les voit à la télé. Il y a crise. Il semble que trop de gens soient devenus mobiles. On trouvera une certaine ironie dans le fait que lorsqu’on se présente aux portes d’une région du monde où la libre circulation des personnes constitue un droit constitutionnel fondamental, l’Europe, la mobilité se fasse crise.

La cité immobilisée en Hongrie

Car la mobilité n’est pas permise à tous de la même façon. Le premier pays du bloc de l’Est à ouvrir sa frontière avec l’Ouest en 1989 avait pourtant été la Hongrie. C’est cependant elle qui a annoncé en juin dernier la construction d’un mur de 175 km à sa frontière serbe. Le soutien du public est incertain dans la capitale, mais les Hongrois et Hongroises appuient généralement le projet. Le premier ministre Viktor Orbán tient une rhétorique qui associe immigration et terrorisme, et les grands médias locaux ne diffusent que les images qui abondent dans le sens du discours gouvernemental. Plus de 60 000 migrants clandestins en Hongrie en 2015 selon le Bureau de l’immigration, comment la nation magyare pourrait-elle bien conserver son authenticité sous la déferlante migratoire ?

Les migrantes et migrants sont contraints de faire leur demande d’asile dans le premier pays de l’Union européenne où ils mettent les pieds. C’est la « directive de Dublin » qui permet, disent les pays de l’Est européen, à l’Allemagne ou à la France de débouter les demandeurs·euses d’asile. Pourtant, les chiffres mêmes de l’Office hongrois d’immigration montrent que c’est seulement 10 % des cas qui auraient dû retourner vers la Hongrie depuis la France ou l’Allemagne qui y retournent dans les faits. D’ailleurs, les migrant·e·s ne souhaitent pas, dans leur vaste majorité, rester en Hongrie.

C’est dire que le problème hongrois de l’immigration n’est peut-être pas aussi grave que le gouvernement en place aimerait le faire croire. Ce dernier semble plutôt envenimer les choses à dessein. Son parti, Fidesz-MPSz, nettement à droite, a accédé au pouvoir en mettant en place une rhétorique de la peur face à l’ennemi migrant qui menacerait la nation. Fermer ses frontières et laisser la situation humanitaire se détériorer davantage lui permet de fournir les images de chaos nécessaires à la construction d’un discours xénophobe. Orbán ne fait qu’instrumentaliser un état de fait qui concerne bien davantage les pays de l’Ouest. En mettant l’accent sur ce qui distingue, la religion notamment, on dresse le portrait du migrant comme corps étranger, agent corrupteur d’une supposée pureté nationale. Comme seule la nationalité est garante de l’accès aux droits du citoyen, l’État peut du coup se départir d’une responsabilité d’intervention humanitaire.

Ainsi, c’est seulement après plus de deux mois que l’association Migration Aid a pu occuper un local à la gare. Ce sont les pressions de ce groupe qui convaincront au même moment la municipalité d’accepter d’acheminer l’eau potable au camp de fortune. Tous bénévoles, ces travailleuses et travailleurs préfèrent garder l’anonymat, ce qui ne les empêchent pas de témoigner : « Les autorités ne nous mettent pas directement des bâtons dans les roues, mais ils ne nous aident pas non plus. » Ils et elles s’activent de midi jusqu’aux petites heures du matin afin de fournir vêtements, couvertures et nourriture. Il faut également divertir et éduquer les enfants, nombreux, et fournir un minimum de soins médicaux, eux aussi donnés gracieusement par des médecins et infirmières volontaires.

La plupart de la nourriture provient de Segítsünk együtt a menekülteknek (« Aidons ensemble les réfugiés »), une association, elle aussi bénévole, qui prépare plus de 1 000 repas chauds quotidiennement et trois fois plus de sandwichs. « En deux mois, on est passé de 100 à 3 000 membres, m’indiquait Luca László, étudiante de droit et de sciences politiques à Budapest. On a même créé un groupe anglophone parce que beaucoup de gens de l’étranger se joignent à nous, surtout des Autrichiens et des Allemands. On prend plus de place aussi. Au début, on distribuait la nourriture directement à la gare, mais ça créait des bousculades, alors on s’est déplacé vers le parc un peu plus loin. »

Au fil des cinq jours passés là-bas, ce qui me frappera, c’est le cadrage d’une couverture média­tique et gouvernementale qui escamote le déploie­ment des relations sociales au profit des éléments de tensions. Car les cordons de policiers qui bloquaient l’accès à la gare à partir du 1er septembre ont exacerbé les frustrations. On a choisi de filmer les casques de ceux-ci et les migrants qui criaient. On a choisi de compter ces derniers, de dénombrer corps, visas, éventuelle répartition (26 % des réfugié·e·s pour l’Allemagne, 20 % pour la France, 12 % pour l’Espagne…), kilomètres parcourus, sommes données aux passeurs ou aux autorités. A-t-on vu qu’au-delà des hommes qui criaient devant, derrière eux on trouvait mieux ? On découvrait hommes et femmes, familles et jeux, transactions et soins, échanges et traductions, attentes et planifications, tranquillité et fête, sommeil et repas – et des naissances aussi, trois en autant de semaines.

L’Europe et la cité mobile

Cela ne diminue pas le drame humain migratoire qu’on voit mieux lorsque la perspective adoptée embrasse davantage que la Hongrie. Au même moment, de l’autre côté du Danube, avait lieu le congrès de l’Association des géographes européens où la migration était un thème de prédilection. Eleanore Kofman, géographe et professeure à la Faculté de droit de Middlesex University de Londres, y était conférencière invi­tée et faisait l’analyse des étiquettes que l’on emploie pour nommer ces réalités : « L’opposition migration/mobilité est une « dichotomie » problématique. Dans l’Union européenne, « mobilité » caractérise le mouvement interne [des populations] alors que « migration » s’applique à ceux qui viennent de l’extérieur. » La mobilité est considérée comme caractéristique du monde contemporain où la fluidité et la flexibilité sont des atouts pour les travailleurs·euses pouvant suivre les emplois constamment délocalisés. L’idée sous-jacente est que l’immobilité est le caractère de ce qui est plus pauvre, moins adapté à la réalité du marché. La mobilité est le trait des privilégiés. Le trait des citoyens. Pour les autres, on parlera de migration.

Le glissement d’une étiquette à l’autre permet de traiter la crise de l’immigration comme une accumulation de cas lambda, isolés. On focalise l’attention sur le corps et on cache le cadre. L’immigrant est ainsi transformé en anomalie statistique à exclure ou à normaliser selon que l’on adopte le comportement d’Orbán ou de la Communauté européenne. La tâche du rejet (fermeture de frontières, discours xénophobe et brutalité), tout comme celle de la normalisation (bureaucratisation des demandes et contrôle des flux), restera, quoi qu’on fasse alors, gigantesque, voire hors de portée dans un contexte de crise économique larvée.

Les groupes qui se formaient et attendaient à Keleti annonçaient les enfants qui décoraient de leurs dessins les colonnes de la station. Les marcheurs annonçaient les vendeurs de sandwichs et les échoppes qui profitent. Les téléphones portables annoncent les flux de capitaux. Les étudiants en cavale annoncent les diplômes. L’accueil des Allemands qui applaudirent leur arri­vée, le fait que, là également, les associations sachent prendre les devants d’une bureaucratie qui ne sait que compter, annonce l’effritement des frontières d’une citoyenneté qui n’a pas su croître au rythme de la cité. Tout indique que ce n’est pas une accumulation d’individus qui se déplace, mais une cité entière. C’est cela, la nouvelle. C’est de voir migrer un village, une ville, une société.

Dans un contexte où l’image est celle d’un cada­vre sur la plage, où le migrant est réduit à son corps et ses attributs à des éléments comptables, c’est l’ensemble des relations qui devrait faire nouvelle. C’est le fait que dans le monde dans lequel nous vivons, ce ne sont plus uniquement les individus qui sont mobiles, mais les cités entières.

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