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Le mirage du discours

Martine Delvaux

Le 12 août dernier, Martine Delvaux proposait une réflexion sur le film Le Mirage de Ricardo Trogi dans La Presse+. Dès le lendemain, un chroniqueur du Journal de Montréal réagissait de façon outrancière en personnalisant indûment l’enjeu social qui était soulevé. Dans ce nouvel article, l’auteure revient sur Le Mirage et aborde ce à quoi s’exposent les femmes lorsqu’elles prennent la parole dans l’espace public.

La salve est arrivée. Je l’ai reçue. Et après, comment faire ? Rétorquer par la bouche des mêmes canons farcis d’insultes et d’interpellations, cette manière de s’adresser à l’autre de façon à la faire taire ? C’est pourtant ce que j’ai fait. Je me suis tue. Je me suis retranchée dans le silence, dans une certaine honte aussi d’avoir été ainsi affichée (pour ne pas dire salie, ou humiliée, ou méprisée) sur la place publique. J’ai reculé pour mieux penser.

L’attaque

Je n’ai pas envie de revenir sur la courte lecture que j’ai proposée d’un film, sinon pour préciser que ce texte n’a pas vraiment été lu, ou qu’il a été mal lu, ou mal compris, non pas parce qu’il était compliqué mais, je soupçonne, par mauvaise volonté. Et que dans tous les cas, il ne s’agissait pas de qualifier le film en question de bon ou de mauvais, ni d’en proposer une lecture ultime, mais de pointer une tache aveugle, un point noir qui m’interrogeait. Ici, l’angle mort, c’était le voile cinématographique tiré sur l’agression sexuelle. Oui montrée, et oui pour ce qu’elle était, mais on pourrait dire ravalée par le film, digérée de telle sorte qu’elle est devenue non seulement une étape, mais le dernier jalon dans le processus de transformation du héros. Ce qui d’un côté est une attaque, une violence, s’avère au final une sorte de coup de pouce vers la libération.

Et s’il avait été question non pas d’agressions sexuelles, mais d’agressions à caractère raciste, est-ce qu’on aurait dit que ça n’importait pas ? Est-ce qu’on aurait disputé l’interprétation selon laquelle cette violence était représentée, mais non élaborée et enfin pardonnée par la facture du film ? Est-ce qu’on aurait osé dire qu’il s’agissait d’un symptôme, la manifestation d’un désespoir privé séparé du contexte social ? On ne l’aurait pas dit, parce qu’un tel film n’aurait pas été fait. La misogynie demeure une des seules formes de discrimination qu’on pourrait dire acceptable, une manifestation de haine qui ne risque pas l’opprobre d’un public. Rien de mieux, pour montrer la déchéance d’un personnage, que d’en faire un obsédé sexuel grand consommateur de poitrines et de fantasmes pornos ! Sa chute, puis son élévation finale ont parfaitement le droit de se faire sur le dos des femmes. Voilà ce qui a retenu mon regard, le rôle donné aux femmes dans cette organisation cinématographique précise : leur objectivation, leur inscription dans un script pornographique des plus classiques et inintéressant, leur agression mises au service de l’illustration du mal-être masculin.

Mais c’est comme si on n’avait rien compris depuis les années 1970 jusqu’à l’automne dernier… Car suggérer qu’un personnage commet des agressions sexuelles pour des raisons personnelles, c’est reléguer le privé au privé, et sortir l’agression sexuelle du politique. Louanger la libération d’un héros (comment il se défait de l’emprise de la famille, du couple, du travail, de l’argent…), le montrer comme sorti du monde, seul dans un paysage idyllique, c’est le sauver de son malheur et pardonner que cette connaissance de soi ait dû être acquise par le biais de l’humiliation des femmes. Pointer une telle organisation, ce n’est pas de dire qu’un film est mauvais, qu’il incite au viol ou même que son héros est un salaud ; c’est essayer de voir ce que le film dit et peut-être même malgré lui, sans vraiment le savoir. À l’image de son héros, d’ailleurs, dont les comportements sont présentés comme plus forts que lui. Il saute un câble, il pète les plombs, et ça y est, il se jette sur une femme ! La souffrance, un sentiment d’enfermement, le fait qu’il soit devenu la victime de sa propre vie… autant de facteurs qui l’amènent à agir ainsi.

Mais qu’est-ce qui relève du social, dans cette histoire ? Comment est-ce que le film et son héros s’inscrivent dans l’ordre d’un discours social ? Ça, il est interdit de chercher à le penser. Pire encore : il faut le faire taire.

Le danger

Où donc est le danger du discours, demandait Michel Foucault ? Pourquoi avoir voulu faire taire brutalement ce qui se présentait comme un bref commentaire, tout féministe soit-il, écrit en réaction à l’annonce de la douleur généralisée des hommes ? De quel ordre est la menace que représente le discours voulant ramener le privé au politique, pour qu’on en pervertisse ainsi le contenu, qu’on l’insulte et qu’on assène son auteure de coups en bas de la ceinture ? Est-ce la peur qu’il s’agisse du dernier mot, la crainte que ce mot, cette lecture, l’emporte sur tout le reste ?

Pourtant, il ne s’agissait pas d’un discours totalitaire. L’usage totalitaire de la parole, lui, a pour effet d’empêcher la discussion et l’analyse. Il agit comme si les objets culturels étaient des choses limitées, fermées sur elles-mêmes, nées comme de nulle part, produits de pure imagination, le début et la fin de tout. Ce discours-là agit comme si on pouvait saisir les objets en un tour de main et une fois pour toutes afin d’en venir à les qualifier, suivant une logique manichéenne, comme bons ou mauvais. Ce discours-là tire l’objet hors de son contexte et le pense non plus comme production culturelle, mais comme un monde en soi, miniature du monde réel. Il ne s’agit dès lors plus d’un discours, mais d’un reflet. Dans cette perspective, le sens d’un film se limite au récit raconté, son propos est ramené à l’action et à la psychologie des personnages. Il n’est à prendre en compte, dans les faits, qu’en tant que représentation du monde, dans un aller-retour plat où il s’agit de confirmer que ce qui est montré est possible ou non.

Mais comme par magie, ce miroir du réel est sans lien avec le discours que le réel produit et dont il est fait ! C’est aussi de cette façon qu’on en vient à réfuter la notion de « culture du viol », d’une part en refusant d’accepter que le terme « viol » puisse être utilisé pour nommer toutes les violences sexuelles ; d’autre part en refusant de voir que notre culture est fabriquée d’un tissu de discours (un contexte discursif, culturel, politique) qui met sous silence ces violences, qui les banalise, considère sans cesse que ce sont des exceptions, disculpe ceux qui les commettent et culpabilise les victimes en disant qu’elles l’ont bien cherché. Cette « culture du viol » cloue au mur, rejette la parole, la soumet en l’objectivant, l’abolit en la méprisant, l’insulte en la dénigrant, pour la renvoyer en bout de compte au silence. C’est un discours qui remplit les trous et cloue le bec de façon à ce qu’on ne puisse même plus penser à la possibilité que nous vivons bel et bien dans une « culture du viol ».

Ce discours veut qu’on oublie que c’est cette culture-là qui, à l’automne 2014, a donné lieu à un déluge de témoignages. Des phrases jamais dites auparavant parce que l’ordre du discours l’interdisait, parce que la parole était du côté de ceux qui s’imposent, qui prennent de force plutôt que de celles qui refusent. Du côté de ceux qui persistent à entendre un « oui » à la place d’un « non », même quand il est hurlé au bout de ses poumons.

Le discours du viol

On parle d’antiféminisme. On parle de masculinisme. On parle de la violence dont sont l’objet les femmes féministes qui osent s’exprimer sur le Web. Mais est-ce qu’on sait vraiment ce que ça représente, ce que ça veut dire insulter une femme sur la place publique ? Dénigrer son lieu de travail, dire qu’elle est une féministe frustrée, une mal baisée paranoïaque, lui attribuer un comportement sexuel, et l’illustrer. Et surtout, s’adresser directement à elle, l’interpeller sans scrupules et faire en sorte que son nom soit relayé un nombre incalculable de fois sur le Web.

Celle dont il a été question, c’est-à-dire moi, ne se reconnaît pas dans le déluge de commentaires, mais en saisis intimement la finalité : me faire taire, et à travers moi, toutes celles qui, grâce à la pirouette rhétorique qu’est l’interpellation, partagent la même opinion. Ce tour de passe-passe n’est pas loin de la main sur la bouche, le couteau sous la gorge qu’est l’injonction à ne pas crier, à se laisser faire, à ne rien dire, sinon qui sait ce qui pourrait vous arriver… Dites ce que vous voulez, mais attention à la salve que vous pourriez recevoir en retour. Proposez vos commentaires, vos analyses, vos opinions féministes, mais n’oubliez pas que la haine n’est jamais loin ; cette haine jamais reconnue comme telle parce que trop banale, trop ordinaire, trop facile pour qu’on s’y arrête et qu’on dise enfin qu’elle est inacceptable. Cette haine contre les femmes qui écrase leur parole contre une fenêtre pour bien leur faire comprendre que cet accès au discours est un mirage, qu’elles n’ont pas vraiment le droit de s’exprimer, et que les objets culturels ne font que refléter le monde qu’elles habitent et où elles se trouvent dans la position qu’elles méritent. Rabaissées. Muettes. Interdites.

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