L’extractivisme en eaux troubles

No 61 - oct. / nov. 2015

Livres

L’extractivisme en eaux troubles

Trois ouvrages parus chez Lux Éditeur cette année – Tout peut changer, Brut et Dépossession – traitent de l’exploitation des ressources naturelles et des changements climatiques. À la veille des élections fédérales, il est urgent de les lire.

David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo, Rudy Wiebe, Brut – La ruée vers l’or noir, Montréal, Lux Éditeur, 2015, 112 p.

Naomi Klein, Tout peut changer – Capitalisme et changement climatique, Montréal, Lux Éditeur, 2015, 632 p.

Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), Dépossession – Une histoire économique du Québec contemporain. 1- Les ressources, Montréal, Lux Éditeur, 2015, 328 p.

D’où vient ce sentiment que les ressources du Québec sont encore pillées ? La question, posée en quatrième de couverture de Dépossession, une histoire économique du Québec contemporain, ouvrage collectif de l’IRIS (l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques), résume bien le sentiment de notre époque.

Si l’on exclut la dimension proprement québécoise, l’interrogation pourrait également s’appliquer aux deux autres livres : Tout peut changer de Naomi Klein et Brut, petit essai collectif qui vilipende l’extraction des sables bitumineux albertains. Alors, d’où vient ce sentiment d’une grande gabegie de nos ressources naturelles ? À la lecture de ces trois ouvrages aux prétentions très différentes, difficile de ne pas s’affoler face aux exactions aveugles et effrénées auxquels sont soumis les sol et sous-sol canadiens. Comment ne pas être effrayé par la marche forcée, la fuite en avant d’industries nauséabondes qui n’ont jamais été placées au service du bien commun ?

Ainsi, au Québec, peut-être y a-t-il eu un jour pas si lointain, lendemain de Révolution tranquille, l’illusion que l’exploitation des ressources (forêt, mines, énergies, eau) aurait pu se faire aux bénéfices des Québécoises et des Québécois. Dans une perspective nationaliste, certes, mais où l’État aurait défendu les intérêts de la population. Cette illusion, Simon Tremblay-Pepin, qui coordonne Dépossession, l’estime aujourd’hui révolue. Le chercheur y voit dès lors une forme de trahison de l’État québécois et un abandon de l’idéal national au profit d’un projet néolibéral élaboré par et pour « une bourgeoisie nationale et une techno­cratie d’État ».

Cette dérive est loin d’être propre au Québec, bien sûr. Le Canada dans son ensemble, les États-Unis voisins, tous les pays en fait qui disposent d’importantes ressources naturelles, bien réelles ou parfois fantasmées (pensons à Anticosti), ont au cours de leur histoire récente abandonné l’idée d’une exploitation raisonnée au profit d’intérêts spéculatifs et dévastateurs. Or, c’est précisément ce modèle économique qui est aujourd’hui « en guerre contre la vie sur Terre », estime Naomi Klein. Cette civilisation du dollar-roi, du pétrole-roi, du charbon-roi « déstabilise dangereusement » la planète, affirme la journaliste et auteure canadienne.

En écho, l’écrivaine franco-albertaine Nancy Huston dénonce elle aussi la folie des diri­geant·e·s de ce monde, au premier rang desquels le premier ministre canadien : « En encourageant le développement à outrance des industries pétrolières albertaines, écrit-elle dans Brut, Stephen Harper, le chef d’État du Canada, met l’humanité en péril. L’humanité de ma province natale, et l’humanité tout court. » Il y a donc urgence et l’humanité n’a plus le temps d’attendre, avancent les deux auteures. La planète Terre vit à crédit et sans un changement radical de perspective, ses habitantes et habitants sont condamnés.

Puiser dans les ressources humaines

Naomi Klein ne se contente pas de dresser un portrait alarmiste de l’état du monde, elle est convaincue que le changement est possible. L’intérêt de son analyse repose à la fois sur la précision méticuleuse avec laquelle elle décrypte la crise actu­elle du climat en en crucifiant les responsables – la face obscure des climatosceptiques, l’arnaque des crédits-carbone, la farce des « milliardaires écolos », etc. – et sur l’espoir qu’elle entrevoit d’un véritable ras-le-bol collectif qui n’attendrait qu’une étincelle pour s’enflammer et consumer jusqu’au charbon un système économique dominant mais totalement dépassé et, on le redit, dangereux pour l’avenir de l’humanité. La planète sauvée par ses ressources humaines.

Ses détracteurs peuvent toujours taxer Naomi Klein de faire preuve d’une certaine candeur à imaginer les peuples se soulever pour protéger la planète dans un élan collectif et magnanime capable de renverser l’ordre établi. Mais l’analyse de la journaliste résiste à la critique et on a envie de la suivre car, au fond, a-t-on seulement le choix ?

Non, si l’on écoute la voix de Melina Laboucan-Massimo, militante écologiste, membre de la nation des Cris du lac Lubicon, en Alberta. Dans Brut, elle décrit les impacts dévastateurs de l’industrie des sables bitumineux sur sa communauté et sur leur territoire ancestral : « Combien d’autres communautés doivent être exposées au danger, et combien de personnes doivent voir leur santé mise en péril pour permettre cette extraction intensive ? Et au profit de qui, au juste ? Au bout du compte, ce n’est sûrement pas nous qui bénéficierons de ce type de déve­loppement. Qu’allons-nous laisser aux générations futures ? Nous leur laisserons une eau contaminée, de l’air pollué et des écosystèmes qui ne pourront plus survivre. »

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