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Liban

Sous les poubelles, la merde

Erving Gardenzio

Depuis le 18 juillet au matin, le ramassage des poubelles n’est plus assuré dans la majeure partie du Liban, faute de décharge pour les accueillir. Comme dans d’autres cas ces dernières années, ce raté de l’État n’aura été que l’élément déclencheur d’une importante mobilisation populaire pour dénoncer, cette fois, l’opacité gouvernementale et l’incapacité des autorités à mettre en place des services publics dignes de ce nom.

Pays du Proche-Orient complexe, faisant face à des menaces importantes à ses frontières (Daesh et Israël pour ne citer qu’eux), le Liban est régulièrement soumis à d’importantes crises politiques, rapidement étouffées par les castes dirigeantes au pouvoir depuis des décennies. Sous couvert de stabilité à conserver, secouant le spectre de la guerre civile, des hommes politiques véreux et chefs d’entreprise proches du pouvoir se partagent la quasi-totalité des mannes financières libanaises. Si diriger des milices et gérer l’économie sauvage d’un pays en conflit est faisable, il est évident que la gestion d’un État de droit réclame quant à elle plus que de l’opportunisme et un sens aigu du clientélisme.

Ainsi, le pays vit aujourd’hui entre les coupures d’électricité (trois à quinze heures par jour), l’absence d’un réseau public de distribution d’eau pota­ble, l’absence quasi totale de transport public et des services de télécommunications contrôlés par un duopole. Des conditions de vie qui précarisent la population, mais qui sont très rentables pour les sociétés qui proposent eau potable et groupes électrogènes.

Profitant du chaos qui suivit la guerre civile de 1975-1990, la société Sukleen, très proche du pouvoir, empocha en 1994 le contrat pour collecter et traiter les 1 700 tonnes de déchets que produisent quotidiennement Beyrouth et sa région ; rappelons que Sukleen possédait alors un capital de 20 000 dollars et n’avait que quelques mois d’existence. Or, le matin du 18 juillet 2015, la mauvaise gestion de la société frappe un mur : la collecte des ordures ne peut plus être assurée, faute de décharge pour les accueillir.

Un mouvement divisé

La grogne populaire se fait alors rapidement sentir ; elle est d’abord virtuelle et interpelle direc­tement le gouvernement avec le mot-clic #YouStink (« Vous puez »). Les réseaux sociaux diffusent des photos de poubelles débordantes et parfois en feu (une solution inadéquate mais idéale pour baisser provisoirement leur volume), puis des dépotoirs sauvages qui fleurissent dans des endroits reculés : rivières et vallées par exemple. Le gouvernement entreprend en effet de désen­gorger Beyrouth en dispersant ça et là les détritus. Il utilise des camions-bennes dont le contenu est astucieusement recouvert par des gravats afin de déplacer les immondices en toute tranquillité. Le subterfuge sera dévoilé par des cito­yen·ne·s, qui diffusent des images encore une fois via le Web.

Mais le week-end des 22-23 août, le mécontentement sort de la bulle Internet pour aller frapper le bitume. Des rassemblements spontanés prennent place devant le Grand Sérail, la place forte du pouvoir politique libanais. Les premières centaines de personnes deviennent des milliers, la police interdit l’accès aux édifices en érigeant des barrages de fils barbelés et le ras-le-bol s’exprime à coups de slogans, invitant les dirigeants du pays vers la sortie comme punition pour leur corruptibilité, qui ne connaît aucune limite, pas même celle de l’olfaction.

Cependant, malgré son caractère fondamentalement populaire, le mouvement #YouStink est à la peine pour intégrer en son sein les revendications et façons de revendiquer de tous les Liba­nais et Libanaises. Si les plus éduqués rivalisent de créativité pour fabriquer de belles pancartes et d’habiles jeux de mots (en anglais, c’est plus tendance et sur Game of Thrones, c’est l’assurance d’un maximum de « like » sur Facebook), certains n’y prêtent pas attention et expriment rage et déses­poir avec des bouteilles d’eau (potable) et des cailloux (Proche-Orient oblige) qu’ils envoient en direction des forces de l’ordre et des bâtiments publics. Face à cette énergie brute, le mouvement #YouStink réagit en citoyen docile : il tourne le dos et explique que ces énergumènes ne sont pas avec eux – alors qu’ils font probablement partie des couches sociales qui souffrent le plus des manèges gouvernementaux. De la part d’une foule qui hurle « sawra, sawra, sawra » (« révolution »), c’est un peu bas.

Malgré ses errements et ses positionnements parfois contestables, il reste que ce mouvement est un fait nouveau au Liban. Dans un pays géné­reux en démonstrations publiques, il est rarissime que la rue soit prise sans l’impulsion d’un parti politique et/ou d’un mouvement religieux (les deux étant ici mêlés, le Liban est géré par un système politique confessionnel). Au moment d’écrire ces lignes, début septembre, le gouvernement ne plie pas et les partis politiques tentent de minorer ou d’exploiter l’énervement citoyen. Malgré cela, il ne semble pas s’essouffler et la brutalité policière qui accompagne quotidiennement les manifestations continue de galvaniser la ferveur libanaise. Quelle que soit l’issue de cette crise des déchets, il est certain que la plupart des Libanaises et Libanais sont aujourd’hui convaincus que sous leurs poubelles, il y a bel et bien de la merde et que cette dernière les dirige depuis trop longtemps.

P.-S.

Photo : Hassan Ammar

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