Le piège de l’ « autonomie »

No 61 - oct. / nov. 2015

Politique québécoise de la jeunesse

Le piège de l’ « autonomie »

Le 17 juin dernier, le gouvernement libéral annonçait une consultation pour le mois d’octobre dans le cadre du renouvellement de la Politique québécoise de la jeunesse. Ainsi, les acteurs et actrices désirant influencer le cadre qui coordonnera les programmes touchant à la jeunesse (15-29 ans) avaient jusqu’au 1er octobre pour consulter le document préparatoire et présenter leur mémoire au Secrétariat à la jeunesse.

Or, le milieu communautaire critique cette consultation principalement parce qu’aucun mécanisme n’est prévu pour que les principales et principaux concernés – les jeunes du Québec – y participent. Une autre critique, loin d’être aussi évidente que la première, concerne l’effacement de la classe sociale dans la compréhension des difficultés des jeunes. En effet, pour chacune des sections proposées, des solutions de l’ordre de la gestion des conséquences de la pauvreté sont avancées, sans jamais essayer d’agir sur les causes de celle-ci. Les jeunes qui subissent ces inégalités et qui éprouvent des difficultés dans leur parcours de vie sont traité·e·s comme des problèmes à résoudre plutôt que comme des personnes à part entière qui ont leurs forces et leurs difficultés. Ce gommage des inégalités sociales, et donc des personnes qui les subissent, est apparent dans une des orientations du document : l’accompagnement des jeunes dans le développement de leur autonomie, un concept propre au communautaire, mais ici vidé de son sens émancipateur et axé sur la performance.

Autonomie performatrice et gestion de la pauvreté

En effet, une lecture attentive du document de consultation nous montre qu’il s’agit davantage d’une « autonomie performatrice » où on cherche à adapter les individus aux structures sociales inégales pour augmenter leur capacité d’agir à l’intérieur d’un système injuste qui reste, lui, inchangé. Le document préparatoire, à plusieurs endroits, fait référence à cette vision où nous sommes conçus comme des agents autonomes qui doivent faire de bons choix. Que ces choix soient inscrits dans des contextes sociaux inégalitaires qui entravent la possibilité de choisir et limitent les options disponibles ne semble jamais pris en compte. Les choix individuels sont conditionnés par la position sociale et celle-ci est produite par le croisement des inégalités éco­nomiques, politiques et identitaires. Il est donc trompeur et dangereux d’intervenir sur la base de cette logique, puisqu’on fait porter le poids du système sur le dos d’individus qui finissent par se sentir inadéquats à force de faire de « mauvais » choix. C’est cette même logique qui mène à la « gestion de la pauvreté » : plutôt que de combattre celle-ci à la source, les interventions appliquées par les « experts » du social ont pour but d’inciter les pauvres à faire de « meilleurs » choix, de consommation notamment. L’idée est de faire des « bons » pauvres qui consomment selon leurs moyens, donc de les rendre performants dans leur pauvreté, plutôt que de s’attaquer aux inégalités du système qui produit la pauvreté. Il s’agit d’individualiser les problématiques sociales où les personnes deviennent seules responsables de leur propre condition.

Le milieu communautaire autonome jeunesse se mobilise présentement pour contrer cette vision de l’autonomie axée sur la performance qui suinte de cette consultation vers une nouvelle politique jeunesse. Il y a peu à attendre de cet exercice quant à l’amélioration des conditions de vie des personnes avec qui nous travaillons. L’autonomie ne peut être envisagée d’un point de vue individuel ; elle doit s’ancrer dans une perspective collective solidaire. Devenir autonome ne signifie pas se suffire à soi-même, mais se construire avec l’autre, dans un processus de reconnaissance de l’autre [1]. La réelle autonomie s’appuie sur la transformation des structures sociales pour les adapter aux besoins des individus et non l’inverse.

Ainsi, dans cette consultation, les réels problèmes ne seront pas abordés et les personnes qui souffrent le plus des inégalités sont effacées sous le couvert du « libre choix ». Un exercice tout à fait inutile, en somme.

* * *

Il devient extrêmement lassant de répéter que la lutte à la pauvreté passe par une meilleure redistribution des richesses et que celle-ci réglerait la grande majorité des problématiques soulevées par cette consultation ! Mais quelles attentes peut-on avoir vis-à-vis de celle-ci quand le gouvernement Couillard énonce clairement en introduction du document préparatoire que celui-ci « tient aussi compte des nouvelles orientations gouvernementales » dont le but est « d’assainir les finances publiques [2] » ? Austérité aussi pour les jeunes donc, il ne faudrait pas les oublier.


[1Céline Bellot et Martin Goyette, « Les paradoxes de l’autonomie » dans Martin Goyette, Annie Pontbriand et Céline Bellot (dir.), Les transitions à la vie adulte des jeunes en difficulté. Concepts, figures et pratiques, Presses de l’Université du Québec, Québec, 2011, p. 309-316.

[2Secrétariat à la jeunesse, Ensemble pour les générations futures, Gouvernement du Québec, 2015. Disponible en ligne.

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