Montréal, une et multiple

No 61 - oct. / nov. 2015

La littérature et la vie

Montréal, une et multiple

Le titre du dernier roman de Monique Proulx, Ce qu’il reste de moi (Boréal, 2015), est énigmatique. Il laisse entendre que nous aurons affaire à un récit de type autofictionnel, raconté par un personnage dressant le bilan d’un parcours singulier, pratique littéraire fort répandue aujourd’hui. Or, on comprend vite, en le lisant, qu’il n’en est rien, que l’héroïne mythique incarnée ici par la figure historique de Jeanne Mance, centrale sur le plan symbolique, est elle-même une condensation originaire du Montréal diversifié et éclaté d’aujourd’hui, présent proche qu’elle relie au passé lointain à travers les personnages qui la prolongent et la redoublent.

L’enracinement

Le roman s’ouvre d’emblée sur ce que l’on pourrait appeler la « ligne historique » du récit. Jeanne Mance, jeune infirmière qui « brûle de liberté totale  », accompagnée de Paul de Chomedey, futur sieur de Maisonneuve, débarque à Hochelaga, portée par la Foi et un désir utopique de créer « la cité idéale, au cœur de la sauvagerie informe », dans un monde radicalement nouveau où les rêves les plus extravagants paraissent réalisables. Cette image de renaissance est reprise à la toute fin du récit, rappelant que la promesse a été tenue, malgré tous les obstacles, la négligence de la mère patrie, l’hostilité du pouvoir local concentré à Québec, les résistances violentes des occupants du lieu, et plus particulièrement des Iroquois.

Cette « ligne historique », qui est rappelée dans quelques fragments narratifs qui scandent à inter­valles irréguliers le roman, ne sert pas seulement de cadre général au récit, elle inspire la description du Montréal contemporain proposée par Monique Proulx. La figure fondatrice de Jeanne, dans cette perspective, « inspire » tout ce qui a découlé depuis la création de la ville, et on la retrouve dans le souffle de ses habitants actuels, y compris chez ceux qui n’apparaissent pas lui appar­tenir spontanément.

L’éclatement

La représentation contemporaine se déploie autour d’un certain nombre de personnages typi­ques, représentatifs de milieux aussi diversifiés que significatifs. On y rencontre ainsi les membres d’une famille canadienne-français d’origine, les Bouchard, dont la mère, Françoise, vient de mourir, laissant à ses enfants un héritage imprégné par la fidélité à sa communauté d’appartenance, en quoi elle rappelle Jeanne Mance, en même temps que par une ouverture à ceux qui, venus de l’extérieur, s’y sont greffés au fil des décen­nies. C’est elle par exemple qui accueille chaleureusement Markus Kohen, un jeune juif hassidique en rupture de ban et qui facilite son passage au monde libre dont il a besoin pour trouver un accomplissement qu’il n’arrive plus à poursuivre dans une Tradition devenue pour lui une prison.

C’est sur ce personnage de rupture que se construit dans le roman ce que l’on pourrait appe­ler le récit juif, axé sur la quête de Markus, mais aussi sur l’évocation du milieu hassidique incarné, dans son aspect plus archaïque, par une mère qui entend bien le ramener dans la communauté dans un premier temps mais qui comprend, au terme d’un exercice de réflexion poussé, que ce retour est désormais impossible. Elle le rend donc à sa liberté, recouvrant dans ce geste la sienne propre et une marge d’autonomie qui la distingue dans une communauté moins monolithique que l’image courante que l’on s’en fait.

La famille Bouchard est par ailleurs bousculée et menacée d’éclatement. Thomas, le fils aîné, est scripteur de téléséries romanesques à Radio-Canada, participant sans illusions à la société du divertissement et du spectacle. Sur le plan personnel, grand amateur de femmes, il mène une vie dissipée qui se termine par une rupture avec sa compagne Mona dont il vit le deuil évoqué sur un mode qui rappelle la célèbre ironie kunderienne. Laurel, son fils et véritable héritier de la grand-mère Françoise, écrivain lui aussi et collaborateur au travail de scénarisation du père pour lequel il éprouve du mépris, rêve d’écrire pour sa part un grand roman qui est décrit dans les termes mêmes de celui qui nous est donné à lire par Monique Proulx, reprenant ainsi à son compte son projet. Sur le plan amoureux, il vit une liaison tourmentée avec Maya, une jeune femme aussi désaxée que séduisante, dont Markus s’éprend également, devenant le rival de Laurel, et qui est partagée entre la passion blasée de ce dernier et l’amour absolu du jeune hassidim. C’est autour de ces personnages que se développe pour l’essentiel la ligne amoureuse du roman.

Maya habitant dans une grande maison peuplée d’artistes sur la rue Maisonneuve, qualifiée de « Centrale de création libérée », son évocation va donner lieu à la mise en scène du milieu artistique parallèle de Montréal, qui se construit en marge du monde officiel de l’art. Elle se retrouve ainsi impliquée, avec des comédiens, des peintres et d’autres artistes, dans un projet multidisciplinaire, « Percevoir l’Invisible », qui vise à favoriser une « communion totale avec le seul Dieu maintenant crédible, l’Instant présent ». Utopie que l’on retrouve, à un autre niveau, dans la parodie du fameux talk-show Tout le monde en parle qui fait l’objet d’une satire féroce dans le roman, à travers la quête d’un soi-disant « Grand moment de Vérité », mystification soigneusement cuisinée par les animateurs de l’émission.

Le monde clinquant de l’art, conçu d’abord comme divertissement, est mis en opposition avec les milieux de l’exclusion et de la marginalité sociales qui désignent des réalités diverses : celle du milieu hassidique on l’a vu, mais aussi celle de l’immigration à travers les figures de réfugiés incarnés par les personnages de Zahir Ramish et de son frère Khaled, restaurateur soufi ; celle également des communautés amérindiennes représentées par Charles Putulik, l’Inuit alcoolique vagabondant dans les rues de Montréal, ou Tobi Crow, le Mohawk « mystique », chamane et guérisseur qui va contribuer à libérer Charles de sa dépendance à l’alcool et le convaincre de retourner au pays natal, dans le Grand Nord.

C’est cette communauté stigmatisée que prennent en charge, à leur manière, Guillaume Cuerrier, prêtre et exorciste, et son alliée, Virginie Hébert, théologienne laïque et rebelle, formant un étrange couple de dissidents dans une Église demeurée conformiste malgré ses changements apparents. Guillaume, par son métier, intervient auprès des fous et des possédés. Virginie défend les femmes, notamment dans un ouvrage, Les femmes de joie, qui cause un scandale lui valant une invitation à « Silence, on parle », tribune qu’elle utilise pour défendre la cause des réfugiés et des exclus en général. Cette trame s’inscrit de la sorte comme la ligne sociale du roman.

Mosaïque ou creuset ?

Ce qui reste de moi s’offre donc comme une immen­se courtepointe réunissant de nombreux personnages, appartenant à divers milieux, faisant entendre plusieurs voix et registres narratifs.

Cette polyphonie, qui relève d’une approche davantage culturelle que politique, traduit bien la « société des identités » qui caractérise aujour­d’hui une métropole comme Montréal tout en renvoyant à une unité sous-jacente ancrée dans la longue durée, incarnée ici par une Jeanne Mance, figure fondatrice que l’on retrouve toutefois méta­morphosée dans ses multiples réincarnations contemporaines.

Si un grand roman est celui qui donne à voir et à comprendre le monde dans sa complexité et sa profondeur, il s’agit bien alors de cela ici, le récit de Monique Proulx offrant une représentation à la fois réaliste et mythique d’un Montréal saisi dans sa multiplicité et son unicité.

Thèmes de recherche Arts et culture, Littérature
Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème