Blue Jasmine

No 55 - été 2014

Cinéma

Blue Jasmine

Une oeuvre exceptionnelle

À la mémoire de ma mère, Éléna

Au cours des dernières années, Woody Allen a fréquemment donné à de nombreux cinéphiles la déplorable impression d’errer intellectuellement en réalisant des films qui, s’ils comportaient d’indéniables qualités formelles, n’étaient pas à la hauteur de son remarquable talent. Peut-être la volonté du cinéaste de tourner des longs métrages à un rythme effréné, alliée à celle de traduire une philosophie de vie bon enfant, lui a-t-elle été préjudiciable compte tenu du temps que tout artiste doit prendre pour renouveler son esthétique et sa thématique, voire pour se remettre en question.

Sans doute conscient des insuffisances narratives que recèlent des longs métrages tels Vicky Cristina Barcelona (2008), You Will Meet a Tall Dark Stranger (2010) et To Rome with Love (2012), Allen décide cette fois-ci de mettre en scène Blue Jasmine [1] (2013), un film qui traite, par personnages interposés, du désarroi actuel de la nation américaine. Pour ce faire, le réalisateur s’est librement inspiré de la célèbre pièce de théâtre de Tennessee Williams A Streetcar Named Desire (1947) – rappelons qu’Elia Kazan a fidèlement et habilement adapté cette œuvre pour le grand écran en 1950. Dans le cas présent, on peut résumer l’intrigue du drame psychologique à portée symbolique de Woody Allen de la façon suivante : Jasmine French, une quadragénaire troublée par sa déchéance sociale et le suicide de son ex-mari, cherche à réorienter son existence en allant passer quelques semaines chez sa sœur cadette Ginger, qui habite à San Francisco. La chose ne va pas sans mal puisque Ginger avait prévu d’accueillir chez elle, à ce moment-là, son ami de cœur, Chili. Cependant, les amants choisissent de reporter ce projet durant quelque temps. Le séjour de Jasmine chez sa sœur suffira-t-il à lui permettre de renouer correctement avec le monde qui l’entoure ?

Une mise en scène signifiante et vérace

Si Blue Jasmine de Woody Allen représente une œuvre de haut niveau, c’est en grande partie grâce à un scénario fort bien construit, écrit par le réalisateur lui-même. Conformément à ses habitudes, l’auteur procède à une étude typologique, psychosociologique des personnages de sa narration plutôt que de tracer des portraits psychologiques très hermétiques de ceux-là. En termes scénaristiques, le long métrage d’Allen repose sur une dichotomie fondamentale entre les figures de Jasmine et Ginger. Néanmoins, le cinéaste ne néglige pas de suggérer la part d’ambiguïté qui caractérise les deux sœurs. Par ailleurs, il importe de souligner que Woody Allen a su réaliser un film d’une grande élégance formelle, qui ne verse jamais dans la componction.

Ainsi, le cinéaste a réussi à filmer ses personnages à hauteur d’homme et à traduire leurs tribulations avec un sens esthétique aigu. Pour ce faire, Woody Allen a collaboré adéquatement avec l’opérateur Javier Aguirresarobe, qui avait déjà photographié Vicky Cristina Barcelona, et le directeur artistique Santo Loquasto afin de donner un sens narratif aux décors spécifiques des villes de New York et San Francisco. Ayant recours à une perspective contrastée, le réalisateur nous montre les oppositions qui existent entre les quartiers riches et les quartiers pauvres des États-Unis. Selon nous, une scène cristallise éloquemment cette dualité : celle au cours de laquelle Jasmine découvre à quoi ressemble l’appartement de Ginger. Face à la modestie de ce logement de prolétaire, Jasmine ne peut s’empêcher de regretter le magnifique appartement de New York où elle a habité avec Hal alors qu’ils formaient un couple. Assurément, le rapport amoureux qu’elle a noué avec cet homme était indissociable de la réussite matérielle ainsi que du prestige social qui caractérisaient le financier. Grâce à de longs travellings latéraux, qui assurent la transition du présent au passé, Woody Allen dépeint avec une ironie subtile les intérieurs démesurés, somptueux dans lesquels vivait le tandem, apparemment en parfaite harmonie, comme des stéréotypes de magazines de luxe que l’on illustre à travers une esthétique de papier glacé. En outre, le réalisateur procède à une démystification appréciable du matérialisme et de l’ostentation des nantis de la nation américaine, qui aiment à donner leur réussite sociale en spectacle.

La rupture radicale d’une relation de couple

Sans trop le laisser paraître, Woody Allen procède à une dénonciation virulente de certaines pratiques frauduleuses qui se rattachent au capitalisme sauvage ou au néolibéralisme sévissant actuellement aux États-Unis et dans le monde occidental. Plutôt que de chercher à nous dépeindre l’univers de la haute finance américaine dans son ensemble, le cinéaste s’attache au cas particulier de Hal, qui apparaît comme un requin caractéristique de cette faune impitoyable. À travers le portrait du quinquagénaire, Woody Allen représente le type même du financier machiavélique qui est prêt à se livrer à une kyrielle de supercheries pour s’enrichir et accroître son prestige personnel. Ainsi, on entend cet homme évoquer des gestes illégaux qu’il a commis, selon un schème familier touchant à des entreprises spécieuses, la fuite de capitaux et des promesses de rendements d’intérêts exorbitants formulées aux investisseurs.

Dans cette perspective, il n’est guère surprenant que Hal ne témoigne pas beaucoup de respect envers une épouse qui ferme constamment les yeux devant ses multiples malversations, ainsi que ses aventures extraconjugales. N’empêche que la rupture de la relation conjugale de Jasmine et Hal bouleversera irréversiblement leur vie respective. En effet, après avoir appris que son mari lui était infidèle, Jasmine le confronte à ce sujet. Toutefois, plutôt que de nier la chose, de tenter de rassurer sa compagne, Hal profite de l’occasion pour lui annoncer qu’il va la quitter pour faire vie commune avec une jeune Française dont il affirme être tombé amoureux. Croquant cette scène de ménage clef de manière très authentique, grâce à des plans rapprochés et des mouvements de caméra nerveux, le réalisateur nous dévoile l’incommunicabilité entre deux êtres, psychiquement reclus depuis trop longtemps pour pouvoir se comprendre de façon mutuelle. Dès lors, il n’est pas surprenant que leurs corps se heurtent et que les époux se séparent brusquement. À la suite de cette dispute, Jasmine consomme avec précipitation des médicaments et dénonce les délits économiques de son mari au FBI. Subséquemment, on procédera à l’arrestation du « criminel à cravate » et le système judiciaire américain en viendra à priver le couple de l’essentiel de ses revenus, puisque Hal les a obtenus illégalement…

Entre le comique et le tragique

Comme dans certaines de ses plus belles réussites, telles Annie Hall (1977), Manhattan (1979), The Purple Rose of Cairo (1985), Husbands and Wives (1992), Woody Allen atteint un remarquable équilibre entre le dramatique et le drolatique dans sa dernière œuvre. À notre avis, une scène de Blue Jasmine est particulièrement évocatrice de cette harmonie des contraires : celle au cours de laquelle le dentiste pour lequel travaille Jasmine durant quelque temps tente de l’agresser sexuellement. Au départ, l’employeur exprime de but en blanc son attirance pour l’héroïne, qui tente d’esquiver ses avances. Toutefois, le quadragénaire est résolu à donner libre cours à ses pulsions sexuelles. Ayant acculé Jasmine dans un coin du cabinet, alors que personne ne peut intervenir, il cherche à l’embrasser contre son gré. Celle-ci parvient à échapper à son emprise et à le faire trébucher, avant de quitter les lieux en toute hâte, complètement décontenancée. Il va sans dire qu’elle ne reviendra plus travailler comme réceptionniste à cet endroit… Utilisant magistralement un plan-séquence fixe et un cadrage angulaire, Woody Allen révèle au spectateur l’incontestable incapacité de Jasmine de se soustraire au harcèlement sexuel pressant du dentiste. Par conséquent, elle devra avoir recours à la force physique pour éviter de vivre une expérience très sordide. En l’occurrence, l’effet humoristique de la séquence concernée découle de l’inattendu puisque, à brûle-pourpoint, c’est la femme qui met l’homme hors de combat ! Cela dit, il convient d’établir une analogie entre cette mésaventure et celle que vit le personnage de Blanche Dubois dans A Streetcar Named Desire de Tennessee Williams. Certes, contrairement à l’héroïne de la pièce de Williams, Jasmine évite d’être victime d’un viol. Toutefois, sa résistance à la tentative d’agression sexuelle de son employeur l’empêchera de continuer à occuper son emploi dans un contexte adéquat. Comme quoi, malgré l’évolution des mœurs et des mentalités, des femmes américaines se trouvent encore confrontées à des situations sociales fort pénibles.

Selon nous, Blue Jasmine constitue une des œuvres les plus importantes que Woody Allen a créées au cours des 20 dernières années. Refusant cette fois-ci de relater au cinéphile une bluette humoristique ou de lui proposer une satire univoque, il a su réaliser un drame psychique à dimension polysémique dans lequel il pose un regard des plus lucides sur les États-Unis d’Amérique, 12 ans après les attentats du 11 septembre 2001 et un lustre après la crise économique de 2008. Une des plus grandes qualités de son film, qui s’appuie sur une technique sans faille et une stylistique pirandellienne, consiste à proposer au spectateur une réflexion symbolique novatrice sur la réalité qui caractérise le pays dont il est originaire. Ce faisant, le cinéaste élève sa narration au niveau d’un conte philosophique dont la signification se révèle pertinemment complexe. Dans cet esprit, il faut considérer Jasmine comme la représentante d’une certaine Amérique, celle des élites d’hier, qui s’appuie démesurément sur son prestige du passé pour tenter de donner un second souffle à son existence. Toutefois, celle-là demeure incapable de s’adapter au monde contemporain, qu’elle a pourtant contribué à construire. À l’inverse, la figure de Ginger représente une Amérique de la modestie, de la précarité, voire d’une espèce de pragmatisme qui, malgré de nombreuses embûches, continue à cheminer de façon sensible. Évidemment, ce prolétariat éhontément exploité, dans une réalité mondialisée, semble voué à une existence nettement plus prolongée que celle des élites déchues de la société américaine. Cependant, celui-là n’a-t-il pas tendance à se montrer trop humble, trop passif, face à l’ordre établi, afin d’assurer sa survie ? De manière fort sage, le cinéaste laisse au spectateur le soin de répondre lui-même à cette épineuse question. Néanmoins, Woody Allen nous dresse une des représentations artistiques les plus éclairantes, les plus percutantes que l’on ait faites de la nation américaine au cours du vingt-et-unième siècle.


[1Au Québec, pour un motif d’ordre légal, Woody Allen et le distributeur du film l’ont intitulé Jasmine French plutôt que Blue Jasmine. Néanmoins, il s’agit d’un changement de titre exceptionnel.

Thèmes de recherche Cinéma, Littérature
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