Dossier : L’université entre (...)

La {vraie} faillite de l’université

Les sept péchés capitaux

Il est en effet courant, depuis une quinzaine d’années au moins, de se faire rebattre les oreilles par des leitmotive apocalyptiques tels péril, érosion, naufrage de l’université. Assurément, plusieurs problèmes affligent aujourd’hui cette institution séculaire ; et, puisque j’évoque l’apocalypse, pourquoi ne pas puiser dans « notre » fonds religieux une lecture de la situation actuelle ?

Se rappelle-t-on les sept péchés capitaux ? Ils dévoilent singulièrement les travers ténébreux de l’université actuelle.

Au point de départ se trouve l’avarice, fille de la pauvreté. En effet, les université continuent, lentement, de s’enfoncer dans des déficits ; leur manque à recevoir annuel oscille entre 300 et 400 millions de dollars. Dès lors, pour garnir leurs coffres, les universités sont souvent prêtes à toutes sortes d’avanies. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’avarice engendre

L’impureté. Celle-ci se manifeste de diverses manières. Par exemple, l’affichage publicitaire brouille de plus en plus les murs universitaires ; mais, surtout, des liaisons souvent inappropriées se nouent entre l’université et des partenaires dits « privés » aux mœurs suspectes. Il faut comprendre que l’impureté est directement liée à

L’envie. On en voit le signe indubitable dans l’obsession de ne pas être déclassé par l’autre université, quelle qu’elle soit. Les universités acceptent les hiérarchisations de type L’Actualité ou « Shanghai » pour montrer urbi et orbi leurs avantages sur les universités « concurrentes ». Mais c’est surtout « l’envie de l’édifice » qui est le plus puissant, au point de conduire à

La gourmandise. Les universités développent des succursales, des « antennes », pour absorber de plus en plus d’étudiants. Mais la gloutonnerie entraîne des résultats catastrophiques, tel l’indigeste « Îlot Voyageur » que l’UQAM a tenté d’ingurgiter. Cependant, impureté, envie, gourmandise sont toutes sous la gouverne de

L’orgueil. Les universités donnent dans l’autoreprésentation glorifiante de manière éhontée. Devenues fabricantes d’image de soi, elles se gaussent de positionnement avantageux et mentent allègrement dans leurs journaux corporatifs.

Mais nous, comme croyants dans les valeurs de l’Esprit sain, sommes-nous à ce point irréprochables ? Nous laissons cette simonie advenir à cause de la paresse. Serait-ce la paresse qui nous rend amorphes ou, même, collaborateurs à cet état peccamineux ? Paresse qui nous conduit à parler de « clientèle » au lieu d’effectifs étudiants ? À trouver les subventions et les publications plus importantes que la vie intellectuelle ? À préférer la reconnaissance à la connaissance ? En tant qu’universitaires (profs, étudiants, etc.), nous ne sommes pas sans fautes…

Mais, en ce qui concerne l’université, son péché capital est la colère.

L’université québécoise va-t-elle mal ? Il serait aisé de multiplier les problèmes… Mais le milieu de la santé n’a-t-il pas aussi son propre chemin de croix ? Et l’industrie automobile ? Et le monde agricole ? Et le secteur manufacturier ? La peste n’est-elle point universelle ? « Ils n’en mouraient pas tous, mais tous en étaient frappés »… Et pourtant, la vraie faillite de nos universités, à mon avis, ne réside pas dans l’un ou l’autre de ces six « péchés » ; cet échec est dû à la colère. Si vous avez vu le film Seven, ce péché couronne – si je puis dire – tous les autres.

« Les formes de colère sont infinies », dit Sénèque, et elles rendent « la paix semblable à la guerre. » Quelle est cette colère qui agite nos universités ? Il s’agit d’une forme de compétitivité violente dans les propos et les conduites autour d’une obsession : dominer. Le discours émanant des personnes et des institutions est tellement aligné sur l’appétence de supériorité que l’on peut mettre bout à bout des propos de diverses sources et obtenir du sens… le même sens. Ainsi : Nous allons prendre les devants (1) afin de briller parmi les meilleurs (2) ; pour cela, il faut des investissements dans les idées, concurrentiels à l’échelle internationale (3) afin d’augmenter notre niveau de compétitivité et de maintenir notre leadership mondial (4) dans le marché de la recherche (5) [1].

Il ne s’agit pas ici de dénoncer la compétitivité ; cela a été fait maintes fois. De toutes façons, la compétitivité est le symptôme d’une conduite plus « profonde » dont elle est la pointe émergente. Cette attitude, je la rapproche volontiers de la colère, c’est-à-dire d’une volonté d’être à la tête, de dépasser, voire d’annihiler. Colère élégante, certes, parée d’une rhétorique intellectuelle mais tout de même propulsée par la grande faillite universitaire : la volonté de puissance.

La volonté de puissance

On sait que ce concept remonte à Nietzsche – qui n’est certes pas responsable de tous les usages qui en ont été faits. Toutefois, dans Apprendre à vivre, Luc Ferry rappelle que Nietzsche a pratiqué la philosophie au marteau, abattant toutes les idoles transcendantes qui, au nom d’un horizon lointain, ont nié le présent, la vie, que cet horizon se nomme le paradis, Dieu, la Raison, l’Histoire. Puis Ferry mesure les affres de cette volonté de puissance à partir du texte de Heidegger, « Dépassement de la métaphysique ».

L’idée est fort simple. Dès lors que tout « au-delà » – transcendant ou historique – est nié, la volonté de puissance ne se nourrit plus que d’elle-même. Autrement dit, elle est sa propre finalité, « volonté de volonté de puissance », accumulation de la puissance pour la puissance ; la compétitivité mondialisée en représenterait la figure la plus achevée. L’idéal de puissance est de toujours mener dans cette course qui se justifie par elle-même ; le but est de courir plus vite et d’être toujours le plus fort dans… on ne sait plus trop quelle course. Cette colère, donc, j’aimerais bien qu’on l’appelât « volonté de puissance » ; voilà, c’est fait. Mais qu’est-ce qu’une université mue par la volonté de puissance ?

Le sous-financement offre la piste la plus commune et commode. C’est de ce manque à recevoir que découlent les stratégies de recrutement, d’antennes, de partenariat, etc. Bien naïf qui croirait que le recrutement vise l’éducation pour tous ; au contraire, il est orienté vers les études supérieures, de trois à six fois plus payantes que le 1er cycle. Bien naïf qui prétendrait que les développements hors campus visent à rendre l’éducation accessible ; ils ont pour but de recruter de la « clientèle ». Les universités veulent, ainsi, valoriser leur image, leur force d’attraction, leur pouvoir symbolique. Leurs vitrines d’autoreprésentation glorifiante n’ont pas d’autre but. Mais ce n’est pas tout. L’État aussi a soif de puissance, car dans cette société fondée sur l’arme de la connaissance, « briller parmi les meilleurs » passe par le savoir. Et l’arsenal, le savoir, se trouve en grande partie à l’université. Cette nécessité explique tout l’argent mis dans la recherche et l’insuffisance des fonds de fonctionnement (pour l’enseignement, entre autres) ; autrement dit, la recherche s’enrichit pendant que les universités s’appauvrissent.

Si cette analyse est juste, la situation entraînera des suites funestes. Ce n’est plus une question d’argent, de bâtiments ; c’est une question de civilisation. Quand le savoir se mue en une arme de pouvoir, nous ne sommes plus dans la civilisation ; nous sommes dans un raffinement de la barbarie. L’acquisition de la puissance a pour but d’écraser l’autre dans la jungle de l’homo competitus. Dans Changer le monde sans prendre le pouvoir, John Holloway distingue opportunément le pouvoir, power-on, faire collectif, de la puissance, power-over, où le faire devient instrumentalisé, approprié par les forces dominantes. Dès lors, gouvernance, innovation, PPP logent sous un même chapiteau, celui d’une université qui intellectualise sa puissance pour augmenter son power-over en regard de ses « concurrentes ».

Il faut aller au bout de ce raisonnement : l’on ne corrigera pas la situation en s’attaquant à sa cause. En effet, s’il est vrai que, principalement, la rareté des fonds a pu entraîner la volonté de puissance, on se leurre néanmoins en faisant une panacée du réinvestissement dans l’éducation. Prenons plutôt acte que, depuis un peu plus d’une dizaine d’années, la pratique universitaire a radicalement changé. Pour le dire en un mot, elle est devenue ciblée. Vu la rareté du dollar, nous nous sommes donné un mot d’ordre : investir stratégiquement (entendre : dans des lieux qui accroissent la puissance). Des exemples ? Le programme des Chaires de recherche du Canada, qui favorise des créneaux performants ; les postes, attribués non pas en fonction des besoin de la discipline, mais dans des secteurs rentables ; l’imposition d’un modèle de recherche, en groupe, présumément plus efficace ; un préjugé favorable pour une recherche susceptible de « valorisation » (commercialisation). La volonté de puissance doit canaliser ses énergies et éviter de semer à tout vent ; elle ne veut récolter que « le meilleur ». Elle est là, la vraie faillite : en lutte constante pour « la tête du peloton », nos universités sont plus que jamais des institutions qui recourent à des moyens de violence symbolique en vue d’étendre leur puissance. Pas très éducatif…

Alors, que faire ?

En premier lieu, déconstruire. Dans Peut-on être hérétique dans le capitalisme mondialisé ?, Christian Arnsperger montre bien la clôture axiologique du système actuel. Autrement dit, en plus de recourir ad nauseam à un lexique commun qui finit par faire croire à une évidence, le capitalisme contemporain place en son centre une valeur dogmatique, indiscutable au prix de l’exclusion, celle de la compétition. Or, propose Bourdieu dans Contre-feux, les chercheurs ont un rôle à jouer « contre cette imposition permanente, insidieuse, qui produit, par imprégnation, une véritable croyance ». Et ce n’est pas de gonfler leur curriculum vitae, mais « d’analyser la production et la circulation de ce discours ».

Il faut aussi transformer certaines structures qui confortent la puissance compétitive. Au Québec, la recherche relève du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation ; c’est tout dire ! Il faut de toute urgence un ministère de l’Éducation qui ressoude l’enseignement et la recherche. En concomitance, il faut revoir la distribution des fonds, non seulement pour ce qui est des paramètres des subventions de fonctionnement, mais aussi dans l’équilibre avec la recherche, trop favorisée (comme si on pouvait faire de la recherche de haut niveau dans des universités délabrées !). Mais il importe, pour agir de manière éclairée, de se donner une politique de l’université – et non seulement de la recherche – et, à cette fin, de convoquer des États généraux qui auront entre autres pour but d’élaborer une compréhension élargie de l’université en tant qu’institution publique, sociale et culturelle, et d’en proposer les voies de réalisation ; une telle politique de l’université doit se fonder sur des valeurs consensuelles (pas seulement celles des dirigeants !) et nécessite débat public. Des valeurs, oui : leur déficit vaut bien celui des budgets.

« L’éducation porte en elle de façon primordiale les bases de la paix sociale », écrit John Kenneth Galbraith. Je ne demande pas que les universités deviennent des « agents de la paix » ; ce serait les conscrire à une cause, si juste soit-elle à mes yeux. Mais au moins qu’elles n’ajoutent pas à la guerre, à la violence symbolique. Dans son discours de réception du prix Nobel, en 1957, Albert Camus déclarait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » Qu’au moins l’université ne défasse pas le monde en s’enfonçant davantage dans cette faillite humanitaire ; car, normalisant la guerre dans le quotidien, elle rend la paix impossible. De toute urgence, avant de perdre sa crédibilité, l’université doit retrouver sa fonction « d’intellectuel collectif » qui n’adhère qu’à demi aux valeurs du temps, préservant la distance nécessaire à l’exercice de l’esprit critique.


[1Les expressions en italique proviennent de : (1) le site des Chaires de recherche du Canada ; (2) le gouvernement du Québec ; (3) l’Association des universités et collèges canadiens ; (4) Bombardier-BRP / Université de Sherbrooke ; et (5) un ex-ministre de l’Éducation du Québec.

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