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International

Russie - Les « miracles » de Poutine

Jacques Lévesque

Vue de loin, la popularité persistante de Poutine en Russie apparaît étonnante, sinon entièrement fabriquée. Le personnage est généralement réservé, peu sympathique et n’a aucun charisme ni dans ses discours ni dans son allure. Il a été le premier responsable de la guerre de Tchétchénie et de toutes les atrocités qui l’ont entourée, pour ne mentionner que ce dossier à son passif. Pourtant au cours des quatre dernières années ou plus, d’après tous les sondages y compris les plus crédibles, son taux d’approbation ou de popularité s’est maintenu aux alentours de 76 %. La majorité de la population aurait été d’accord pour qu’il fasse amender la constitution du pays afin de pouvoir briguer un troisième mandat présidentiel consécutif. On peut y voir la conséquence du contrôle direct ou indirect exercé par le Kremlin sur les grands médias électroniques. Mais il y a plus et le phénomène demande une explication. Un peu paradoxalement, il s’explique davantage par le bilan catastrophique de son prédécesseur que par les succès de Poutine lui-même.

L’héritage de Poutine

Il faut en effet rappeler l’ampleur des dégâts causés par la « thérapie de choc » mise en œuvre par Eltsine et son entourage de néolibéraux ex-soviétiques dès la dissolution de l’URSS à la fin de 1991. Ces derniers n’avaient guère besoin d’être poussés dans cette direction par le FMI, la Banque mondiale et leurs conseillers occidentaux comme Jeffrey Sachs (maintenant repenti), Anders Aslund (jamais repenti) ou Andrei Schleifer (congédié de Harvard pour délit d’initié au profit de son épouse dans l’exercice de ses fonctions en Russie). Les néophytes qui entouraient alors Eltsine ont été qualifiés de néobolchéviques par les proches de Gorbatchev, non pas pour leurs objectifs, mais pour le radicalisme de leur approche et de leurs méthodes. Quelques chiffres éloquents donnent la mesure du désastre qui en a résulté et de ses conséquences sociales.

De 1992 à 1999, le produit national brut de la Russie a fondu de 50 %. Comme le dit mon collègue Stephen Cohen, «  jamais dans l’Histoire on aura vu une telle destruction économique en temps de paix. » Il ne s’agissait pas là seulement de la cessation de l’accumulation de tonnes d’acier qui ne servaient à rien ou de la fabrication de produits de mauvaise qualité, dont personne ne voulait, comme l’affirmait Aslund et ceux qui parlaient alors d’un « assainissement de l’économie ». Selon les chiffres mêmes de la Banque mondiale, la production agricole a diminué de plus de 40 % durant la même période. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le niveau de vie moyen de la population, déjà médiocre à l’époque soviétique, ait diminué de 30 à 40 % selon les diverses estimations. Le résultat en a été de faire passer le tiers de la population sous le seuil de pauvreté, si on s’en tient à ce qui est jugé comme tel dans les calculs officiels russes. En rapport avec ce que nous considérons ici comme le seuil de la pauvreté, c’est plutôt 60 % de la population russe qui s’est trouvée en dessous de celui-ci, pendant qu’une poignée d’oligarques se constituaient des fortunes colossales en s’appropriant les entreprises et les ressources les plus rentables de l’État dans le cadre de privatisations frauduleuses.

La détresse sociale des années 90

Un des effets de cette situation a été une réduction dramatique de l’espérance de vie chez les hommes, passée de 64 ans en 1990 à 57 ans en 1996. Celle des femmes, qui s’en tiraient mieux dès le départ, est passée de 74 à 71 ans. Les femmes sont nettement moins sujettes à l’alcoolisme et apparemment beaucoup plus résistantes à la détresse sociale, laquelle a cependant entraîné chez elles une baisse dramatique de la natalité, pendant que la mortalité annuelle moyenne était en hausse de 33 %. Cette fois, c’est le Journal of the American Medical Association qui a souligné qu’une telle hausse allait au-delà de toute expérience des pays industrialisés en temps de paix.

Dans un rapport présenté en 2001 à la Douma d’État, le président de son Comité sur la santé publique, Nikolai Gerasimenko, faisait lui-même le constat suivant : « La base de la croissance sans précédent de la mortalité en Russie est le résultat de la dégradation de la qualité de vie de la majorité de la population. Elle est le résultat d’une crise économique et sociale prolongée caractérisée par la hausse du chômage, les délais chroniques dans le versement des salaires, des pensions et de l’aide sociale ; d’une détérioration de la nutrition, d’une diminution de l’accès aux soins de santé et aux médicaments et au stress engendré par la perte par la population de la confiance dans son avenir et celui de ses enfants. » Le déficit de natalité accumulé pendant ces années fait peser une lourde hypothèque sur l’avenir du pays. Selon les études d’un des meilleurs démographes occidentaux de la Russie, Murray Feshback, la population actuelle du pays, de 148 millions d’habitants, passerait à 100 millions d’habitants en 2050, soit une diminution du tiers. La reprise de la natalité des quelques dernières années de la présidence de Poutine reste selon lui au-dessous d’une correction majeure de ce pronostic. En comparaison significative et directement à l’inverse, la population des États-Unis qui est actuellement de 304 millions d’habitants devrait passer en 2050 à 400 millions, soit une augmentation de près du tiers.

Les mérites du pétrole

Après avoir vécu une expérience comme celle-là, pour la majorité de la population russe, les années Poutine apparaissent forcément comme la sortie inespérée d’un interminable cauchemar. Comme on le sait, c’est la hausse constante des prix du pétrole et autres ressources énergétiques qui est à la base du redressement économique de la Russie des dernières années. Sur le premier point, Poutine n’y est pour absolument rien. Mais – heureux hasard pour lui ! – l’augmentation continue des cours du pétrole a commencé précisément en 1999, l’année même où il est devenu premier ministre et à la fin de laquelle Eltsine a démissionné pour lui laisser la présidence. Pour saisir toute l’importance des marges de manœuvre de Poutine, il convient de rappeler que la Russie est le principal producteur de pétrole dans le monde. Comme exportatrice, elle dispute la première place à l’Arabie Saoudite qui a une consommation intérieure considérablement moindre. Même si les réserves de l’Arabie Saoudite sont plus importantes que celles de la Russie, cette dernière a compté pour 48 % de l’augmentation de la production mondiale de pétrole entre 1998 et 2004. La hausse des cours du pétrole s’est répercutée sur celle du gaz naturel dont la Russie, qui dispose des plus importantes réserves mondiales, est le premier producteur et le premier exportateur. Voyant dans les secteurs de l’énergie la clé du redressement économique de la Russie et de sa puissance internationale, Poutine y a réintroduit un rôle dominant de l’État, critiqué évidemment par Washington et l’Union européenne, mais généralement fort bien vu dans la population russe.

Même si la prospérité et encore moins la justice sociale ne sont assurées pour l’avenir, la manne pétrolière et gazière a eu un impact fort considérable sur l’économie de la Russie qui ne doit plus rien au FMI ou à la Banque mondiale, toutes les dettes soviétiques et eltsiniennes étant désormais réglées. Elle dispose des deuxièmes plus importantes réserves monétaires au monde. À chaque année, l’État encaisse d’importants surplus budgétaires. Il a pu ainsi accumuler une réserve dite « fonds de stabilisation » équivalant à 160 milliards de dollars US. Là-dessus, une faible proportion, soit 11 milliards, a été allouée à une augmentation des dépenses sociales et on débat encore de ce qu’il convient de faire avec le reste (dépenses d’infrastructures, investissements de haute technologie, garde en réserve, etc.). Avec un taux de croissance moyen annuel de 6 à 7 % depuis l’arrivée de Poutine, le PNB de la Russie vient de revenir à ce qu’il était au moment de la fin de l’URSS.

Quelques indicateurs de la pauvreté

Dans ce contexte, le revenu réel moyen de la population a atteint une augmentation de 8 % en 2004 et 2005 et de 10 % en 2006 et 2007. Il est vrai que ce chiffre est tiré par le haut par l’augmentation des revenus des plus riches, mais la pauvreté a nettement reculé. Même si le niveau de vie de la majorité est encore peu reluisant, l’augmentation est sensible et, compte tenu du passé tout récent, la « performance » économique générale du pays fait apparaître Poutine comme un faiseur de miracles. Et cela même si l’écart entre les plus riches et les plus pauvres a augmenté – ce qui n’est pas peu dire. Dans les années 1990, divers sondages indiquaient que près de 70 % des Russes estimaient que leur niveau de vie était meilleur à l’époque soviétique alors que c’est maintenant une minorité qui le pense encore.

La corruption généralisée n’a pas diminué et la plupart des Russes sont en mesure de le constater. Mon collègue Larry Black de Carleton qui travaille sur cette question a relevé toute une série de sondages qui le montrent fort bien. Il en ressort des chiffres peu flatteurs pour ma profession. Pour le Russe moyen, les quatre premiers corps professionnels les plus corrompus sont, dans l’ordre : 1. la police, 2. les douaniers, 3. les professeurs et 4. les militaires. Nos collègues, qui « performent » mieux que les militaires aux yeux du public, touchent de fréquents pots-de-vin pour l’attribution de bons résultats et pour les examens d’admission à l’université. Souhaitons que la lecture de cet article n’entraîne pas l’émigration en Russie de collègues d’ici… Tout indique que la population ne tient pas Poutine comme directement ou personnellement responsable de la corruption, apparemment protégé par ses fréquentes dénonciations verbales de la corruption et par les poursuites pour fraudes de toute nature qu’il a fait entreprendre contre plusieurs des plus riches oligarques de l’ère Eltsine (tels Berezovski, Gusinski et Khodorkhovski) et qui ont entraîné leur fuite à l’étranger ou leur emprisonnement. Nul besoin de dire que ces poursuites, même si elles sont sélectives, et les saisies auxquelles elles ont donné lieu ont beaucoup contribué à la popularité de Poutine. Les proches de son régime s’enrichissent évidemment plus facilement que d’autres. Si le nombre des multimilliardaires est en baisse relative, celui des multimillionnaires et des millionnaires est en hausse. La redistribution ou le repartage de la richesse se fait bien davantage vers le haut, mais ce qui en reste a suffi à faire renaître des espoirs ailleurs…

Humiliation nationale et nationalisme

Le nationalisme de Poutine, qu’on peut considérer comme modéré dans le contexte russe, a beaucoup contribué à sa popularité. Il en est ainsi de plusieurs de ses attaques vitrioliques de la politique internationale des États-Unis. Dans un discours prononcé en 2007 en présence du Secrétaire américain à la Défense, il soulignait en se référant à la guerre d’Irak que les actions unilatérales de Washington en dehors du cadre de l’ONU ne peuvent qu’encourager plusieurs pays à se doter de l’arme nucléaire. Un peu plus tard, le 9 mai, à l’occasion de la célébration de l’anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, sans nommer directement les USA, il annonçait que « de nouvelles menaces, tout comme sous le Troisième Reich, montrent la même aspiration à établir une domination exclusive sur le monde »… La nostalgie de l’époque où l’URSS était une puissance qui exerçait une influence majeure sur la scène internationale (compte tenu des humiliations subies par la Russie dans les années 1990) est très répandue dans la population, même chez les jeunes. D’où deux phrases célèbres de Poutine : « L’effondrement de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » et « Ceux qui ne regrettent pas la disparition de l’URSS n’ont pas de cœur, mais ceux qui voudraient la refaire n’ont pas de tête. » Le nationalisme de Poutine en matière de politique internationale, dont sa volonté de limiter et freiner autant que possible l’unilatéralisme des États-Unis dans le monde, est plutôt sympathique. Sur le plan intérieur, certains de ses effets ainsi que le caractère autoritaire de son régime sont beaucoup plus troublants. Mais sa récupération d’une partie du discours nationaliste en même temps que le redressement économique auront peut-être fait éviter le pire. En effet, les conditions économiques et sociales et d’humiliation nationale des années 1990 étaient pires que celles de la République de Weimar en Allemagne des années 1920 qui ont fait le lit du fascisme hitlérien. Beaucoup redoutaient non sans raison une telle issue en Russie.

P.-S.

Jacques Lévesque

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