Le pouvoir des sans-pouvoir

No 44 - avril / mai 2012

International

Le pouvoir des sans-pouvoir

La mort de Václav Havel, annoncée en même temps que celle de Kim Jong-Il qui l’a éclipsée, est probablement emblématique du sort de cet homme de théâtre devenu président. Plutôt que de s’attarder à son bilan présidentiel, assez contestable, il est intéressant de se pencher sur sa « carrière » de dissident et sur son apport à la compréhension du totalitarisme.

Car il me semble que c’est à cet égard que se situe l’essentiel de la contribution de Havel pour comprendre des enjeux qui sont encore partiellement les nôtres. Il sera, avec Patocka, un des initiateurs de la Charte 77, ce qui le mène à quelques reprises en prison sous le régime « communiste ».

Son texte politique le plus connu est certainement «  Le Pouvoir des sans-pouvoir  » dans lequel il explique le projet des dissidents, un projet qu’il situe plus sur le plan éthique que politique. Cette volonté de se situer sur le plan de l’éthique est liée à son analyse de la perversion et de la confiscation du politique par les appareils communistes dans les pays de type soviétique. Mais rien ne nous empêche de l’infléchir dans un sens politique.

Ce texte présente beaucoup de similarité avec le pamphlet de La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, qui voyait dans le soutien tacite de la population la principale force des régimes tyranniques. Ainsi, Havel définit les pays post-totalitaires et les conditions de la lutte politique dans ceux-ci. Opposant le mensonge du régime en place et la vie dans la vérité, il montre que le régime se soutient essentiellement par l’idéologie.

La vie dans la vérité, c’est le refus de collaborer avec le pouvoir en place de quelque façon que ce soit. Un tel refus est d’abord le fait d’individus, mais il peut donner lieu également à une action concertée qui rend possible la recomposition de la société civile en dehors de l’État (ça ressemble au modèle contre-hégémonique de Gramsci) sur la base de la responsabilité civique, une notion proche de la thématique de la solidarité de Patocka ou du souci du monde chez Arendt.

Mais l’apport des dissidents d’Europe de l’Est, et singulièrement de ceux regroupés dans la Charte 77, c’est de nous montrer quel rôle politique peut jouer la revendication des droits de la personne. Au-delà de la distinction classique entre droits formels et droits réels, la revendication des droits nous montre que ceux-ci prennent vie dans leur revendication. En effet, la plupart des pays, y compris ceux de l’ex-bloc soviétique, ont souscrit à la Déclaration universelle des droits de l’Homme (sic). En même temps, ces droits, s’ils ne restent que des mots inscrits sur une feuille de papier, n’ont aucune signification. En revendiquant des droits auxquels leurs gouvernements avaient souscrit, ces dissidents faisaient la preuve que l’on peut ébranler un régime en démontrant, d’une part, l’inadéquation entre ses paroles et ses actes (la vie dans la vérité opposée aux mensonges du pouvoir) et, d’autre part, la dimension proprement politique de la mise en œuvre de ces droits dans l’action collective de contestation. Ainsi, les droits sont porteurs d’une dynamique poussant à leur élargissement et à leur mise en œuvre effective.

À Patocka, Havel emprunte deux idées essentielles. D’abord, sa critique du totalitarisme ne débouche pas sur une apologie de la démocratie libérale (subjectivité autonome et autofondatrice), mais sur la reconstruction du lien social de concitoyenneté, entendue au sens de responsabilité partagée pour le monde. Cela l’amène, ensuite, à définir la politique et la démocratie comme fondées sur la « problématicité » de la coexistence humaine. Loin du « y’a qu’à… » et de la simplicité, voire du simplisme, il met en évidence la complexité de la coexistence humaine et donc la nécessité de la démocratie afin de chercher, par la confrontation des points de vue et la délibération, à s’orienter dans le monde en gardant à l’esprit notre faillibilité. À la communion du totalitarisme, il oppose donc la solidarité polémique.

Sa compréhension de la dissidence ne réside donc pas dans le martyre individuel, mais dans une action concertée qui permet de montrer la nature idéologique des régimes post-totalitaires en même temps que l’autoréférentialité du pouvoir et de la loi, ce qui explique le recours à la légalité comme instrument de terreur. Cela permet également de recourir aux engagements internationaux auxquels le pouvoir a souscrit pour le démasquer et pour montrer que la loi ne peut être confisquée par un corps social et doit appartenir à tous. Finalement, cela permet de cultiver l’autonomie (la distinction) et la solidarité.

L’évolution des pays d’Europe de l’Est, dont la République tchèque, dans la période qui a suivi la chute du mur de Berlin a pris une autre voie. Mais la dissidence, en misant sur le lien de concitoyenneté, en valorisant la délibération publique et l’engagement citoyen, a partiellement orienté le sens de nos luttes actuelles. C’est ce Václav Havel qu’il convient de garder présent dans nos luttes.

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