Dossier : femmes inspirées, (...)

Dossier : femmes inspirées, femmes inspirantes

Mémoire de Jeanne Lapointe

Je rencontrai Jeanne Lapointe pour la première fois au cours de l’automne 1978. Elle m’invitait à donner une conférence sur «  l’écriture et la féminité  » dans le cadre des activités qu’elle dirigeait alors au sein du RFUL [1] de l’Université Laval. J’avais peu publié, mais ce peu suffisait à Jeanne pour me situer «  du bon côté des choses  », comme elle me dit au téléphone en me priant de venir parler à ses étudiants, nombreux. Pas seulement à ceux et celles qui se tenaient avec nous dans le dessein de changer «  l’ordre phallocentrique du discours  », mais aussi aux autres, tous les autres dont nous pourrions peut-être en amener certains vers les horizons où nos analyses libératrices nous conduiraient. Jeanne était une femme d’espoir. Je le perçus tout de suite.

Mon opuscule Pour les femmes et tous les autres, publié aux Herbes rouges, de même que ma participation à la mise sur pied du premier cours multidisciplinaire sur la condition féminine, à l’UQAM, étaient garants, pour Jeanne, de l’esprit d’ouverture et de responsabilité qu’elle exigeait de la recherche universitaire novatrice. En la voyant dans son bureau de Laval et m’engageant avec elle dans une conversation à la fois joyeuse et révoltée qui allait devenir infinie jusqu’à ce que s’éclipse sa faculté de parole, des années plus tard, je sus d’emblée que nous étions amies, comme depuis toujours, et que nous allions le demeurer. Tout en débroussaillant allègrement les vieux chemins de la pensée en matière de relations entre femmes et hommes – et entre femmes –, elle en ouvrait d’autres, originaux, inédits. Le mot de Rimbaud m’était revenu  : «  Plonger vers l’inconnu pour trouver du nouveau.  » Je le lui dis. Elle savait. Nous étions sur la même longueur d’ondes. Issues toutes deux de la psychanalyse, l’étrangeté ne nous inquiétait pas.

Nous parlions de Luce Irigaray ou de Michèle Montrelay et de quelques autres femmes qui nous avaient ouvert le regard et la bouche aux paroles d’ombre, aux mots d’un continent dit de noirceur, ce lieu-dit du féminin dans lequel, quasi bouche bée, nous étions entrées à notre corps défendant le plus souvent.

Subjectivité féminine et pouvoir phallocrate

En 1983, Jeanne organisa une conférence dans le cadre d’un colloque tenu sous l’égide du département d’anthropologie de l’Université Laval où ses amis, nombreux là comme ailleurs, lui avaient demandé d’inviter une ou deux femmes qui sauraient traiter de la question du pouvoir. Sachant Annie Leclerc chez moi, à Montréal, elle était au courant de la tournée de conférences que nous avions faite ensemble à l’UQAM et à l’Université d’Ottawa. Elle savait aussi que nous avions toutes deux participé à la désormais fameuse Rencontre québécoise internationale des écrivains de 1975 sur l’écriture des femmes et qu’avec d’autres, dont Claire Lejeune, Christiane Rochefort et Denise Boucher, nous nous en étions prises au «  pouvoir phallocrate  », mais sur des airs festifs qui n’eurent pas l’heur de plaire à tous. L’opéra comique que nous avions imaginé tourna plutôt au requiem – quelle époque  ! Jeanne nous proposa donc comme sujet «  Femmes et pouvoir  », dont nous avons discuté avec elle au téléphone. Elle continuait de lire Luce Irigaray, mais aussi Jacques Derrida.

Ce qui intéressait Jeanne Lapointe, professeure de littérature, mais aussi psychanalyste – on l’oublie trop souvent –, c’était l’exploration des fondements psychiques et intellectuels de la subjectivité féminine, si tant est qu’il y eût différence, dans l’univers symbolique du «  phallogocentrisme [2]  » dominant. Annie Leclerc et moi-même avons donné cette conférence, après moult discussions toutes trois, en février 1983.

Je ne peux penser à ces journées sans me souvenir de deux autres qualités exceptionnelles de Jeanne Lapointe  : la générosité et un sens exultant de la fête. Elle nous avait réservé une suite au Château Bonne Entente de Québec qui vit couler entre nous trois des paroles libres, des rires et des bulles. Puis le soir de notre conférence, après la rencontre d’un public nombreux, à la fois poli et chaleureux mais où nous voyions se balader au-dessus des têtes, à travers les volutes des fumées de cigarettes, autant de points d’interrogation muets qu’il y avait eu de paroles incertaines, dont les nôtres, Jeanne nous invita toutes deux dans un restaurant gastronomique de Québec dont j’oublie malheureusement le nom. Je sais seulement que nous avons mangé une perdrix délicieuse. Et qu’elle nous offrit, en plus du repas, un excellent vin (un Pommard, je crois). Et que nous avons parlé et ri. Beaucoup. Et réfléchi encore à toutes ces questions nouvelles liées à nous, femmes, dans la société et dans l’histoire. C’est ce soir-là qu’elle nous parla de son testament où il serait précisé que son héritage serait distribué, grâce à une Fondation, aux jeunes intellectuelles engagées pour la cause des femmes dans leurs études et dans leurs écritures. Nous trinquâmes toutes trois à cette bonne nouvelle.

Amitiés intellectuelles

Au cours des décennies quatre-vingts et quatre-vingt-dix, nous nous revîmes plusieurs fois, Jeanne et moi. Soit à Montréal, quand elle y venait, soit à Québec, quand j’y allais. Nous ne nous sommes jamais écrit. Notre amitié était fondée sur la présence et sur la parole. Si j’avais noté toutes nos conversations, il y aurait matière à livre. Mais la mémoire étant ce qu’elle est, faite d’oublis et de lacunes, nos échanges demeurent cousus à la doublure de tous mes livres tant je lui dois beaucoup.

Parfois je disais à Jeanne  : «  Pourquoi tu ne publies pas, toi aussi ?  » Elle répondait toujours  : «  Vous, vous publiez des livres. Moi, je les enseigne.  » Quand elle disait «  vous  », j’entendais «  femmes  », toutes les femmes dont elle suivait le parcours, jeunes et moins jeunes, à commencer par sa grande amie Anne Hébert qu’elle qualifiait de «  féministe avant la lettre  », parce qu’elle avait «  osé écrire et sortir des sentiers battus des petites femmes soumises aux hommes d’église et aux hommes à la maison  ». Anne, qui avait comme elle été scolarisée chez les Ursulines de Québec. Anne qui, comme elle, appartenait à cette «  bourgeoisie de robes  », disait Jeanne, «  robes ecclésiastiques et robes de la magistrature, dirigeantes et formatrices d’esprits féminins aliénés  ». Anne, qui dut s’exiler en France pour cause de rejet de la cléricature littéraire mâle. Anne, que Jeanne aida financièrement plus d’une fois. Dont une, pour un Noël pauvre, où elle s’en alla la trouver à Paris, prit l’avion avec un sapin dans sa boîte tout décoré et une dinde congelée «  que j’ai farcie là-bas comme chez nous   », me confiait Jeanne, un après-midi à Montréal où elle était entrée discrètement dans son histoire à elle.

Dans cette amitié où le feu était constamment nourri par la vive intelligence de Jeanne, malgré la différence entre nous d’une génération – en 1938, quand elle obtint sa licence ès lettres de Laval, je naissais –, elle fut pour moi davantage une sœur qu’une figure maternelle (ma propre mère s’appelait aussi Jeanne ; un jour, j’ai d’ailleurs écrit un projet de roman sur les deux «  Jeanne  »). J’avais, moi aussi, étudié chez les Ursulines de Québec. Comme d’instinct, je saisissais la révolte de Jeanne, combustible de sa propre passion de connaissances. C’est en ce lieu précis de la résistance de classe conjuguée à l’indignation liée au sort de la féminité aliénée, que je comprends la grande noirceur et la non moins vaste violence des fictions poétiques et romanesques d’Anne Hébert. Jeanne Lapointe, au premier chef, en était intimement consciente. Mais aussi Anne Hébert, ainsi que je l’entendis lors d’une série d’entretiens radiophoniques qui eurent lieu, chez elle, à Paris, en février 1995 [3].

En 1994, je donnai une conférence intitulée «  La naissance de l’écriture  », dans le cadre du congrès du Conseil international d’études francophones, dédié cette année-là aux études féministes et qui se tint à Québec entre les 10 et 12 avril. Quelle ne fut pas ma surprise de voir dans la salle, Jeanne Lapointe, assise au premier rang. Je la trouvai un peu fatiguée, mais heureuse d’être là et joyeuse, comme à l’accoutumée. Elle suivit tous les exposés et débats et participa aux discussions. Avant de parler, je tins à souligner sa présence, à présenter à l’assemblée la pionnière qu’elle fut et qu’elle était encore. Modeste, comme le sont toujours les vrais grands, elle eut l’air quelque peu gênée mais ne m’en voulut pas, ainsi que le démontra la suite.

Le dernier midi du colloque, elle invita à manger chez elle un groupe d’une huitaine de femmes dont j’étais. J’avais connu Jeanne excellente cuisinière, mais la trouvant un peu vieillie, je me demandais bien comment elle ferait pour recevoir tout ce monde. J’offris mon aide. Elle refusa net, désira, et c’était bien elle, diriger seule en sa cuisine les opérations. En fait, elle avait commandé, chez un traiteur de son quartier de la Grande-Allée, le plat de résistance, puis acheté un gâteau et concocté son fameux potage froid à la pomme et à l’avocat  : un pur délice ! Le vin coula gaiement et les conversations fusèrent. C’est elle qui, mine de rien, dirigeait les débats. Comme toujours, elle fut maître de chœur des pensées libérantes. Maîtresse de chœur, devrais-je dire.
Ce fut mon dernier repas chez elle.

Après, je retournai à Rimouski. Puis revins à Montréal, en 1995.
Après, nous avons conversé au téléphone. Puis après encore, elle ne parla plus. J’appelais parfois chez elle. C’est une cousine de Jeanne qui répondait et qui me donnait de ses nouvelles.
Puis je voyageai à travers la planète. À tenter de comprendre les injustices et les affronts faits aux femmes sous toutes les latitudes. J’eus tant aimé, et bien des fois, échanger avec Jeanne sur mes découvertes.
J’étais absente lorsqu’elle est morte, le 7 janvier 2006. Jeanne Lapointe est absente de nous depuis. Pour bien d’autres et pour moi, elle demeurera présente en mémoire vive parmi les grands intellectuels québécois du XXe siècle.

Aveyron, France, mars 2009


[1Regroupement des Femmes de l’Université Laval.

[2Le terme «  phallogocentrisme  » a été lancé par Luce Irigaray dans sa thèse doctorale dirigée par Jacques Lacan et intitulée Speculum de l’autre sexe. Il fut repris et explicité par Jacques Derrida, en particulier dans Éperons ou les styles de Nietzsche.

[3Série d’entretiens pour la Chaîne culturelle de Radio-Canada, avec Anne Hébert, Benoîte Groult, Nancy Huston et Madeleine Gagnon. Menés par la journaliste Monique Durand. Réalisation  : Doris Dumais. Diffusion : juillet et décembre 1997.

Thèmes de recherche Féminisme, Mémoire des luttes
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