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Analyse du discours

Le mythe de l’égalité déjà-là

Au service de l’antiféminisme

Émilie Beauchesne

Le simple fait de ne pas se conformer au diktat du patriarcat met les femmes dans des positions susceptibles de violence. Le 16 novembre 2011, j’ai pu l’observer concrètement. Je participais à la conférence « On nous fait la guerre  : l’antiféminisme » donnée par Barbara Legault dans le cadre du cours Révolution féministe : de la chambre à coucher à l’économie de marché offert par l’Upop Montréal pour présenter un cadre d’analyse théorique à propos de l’antiféminisme.

Plusieurs antiféministes-masculinistes étaient venus assister à l’événement public dans le but de nous intimider, mais aussi de nous filmer sans notre consentement. La conférence s’est finalement conclue par une intervention policière…

Ces événements malheureux ne doivent pas rester dans l’ombre  : il faut dénoncer les attaques que les femmes et les féministes vivent quotidiennement. En lien avec ces attaques, je crois qu’il est important de relativiser les propos fallacieux des antiféministes-masculinistes en déconstruisant le mythe de « l’égalité-déjà-là » qui, lui, renforce le discours antiféministe et participe à sa reproduction et à sa légitimation.

Qu’est-ce que l’antiféminisme-masculinisme ?

L’antiféminisme-masculinisme [1] est un contre-mouvement qui a pour objectif de miner l’émancipation des femmes. Cette mouvance réactionnaire, favorable au statu quo, s’oppose à tout changement de la condition de vie des femmes. Ce faisant, elle a comme stratégie politique de s’opposer systématiquement aux luttes féministes. Il n’y a donc aucune remise en question des rapports sociaux de sexe, de la dichotomie public-privé ou encore de la division sexuelle du travail.

L’antiféministe utilise plusieurs stratégies pour délégitimer les projets féministes : des publications à l’intimidation en passant par les poursuites judiciaires ou les menaces de mort. Dans le cadre de la conférence, nous avons pu observer une de ces stratégies, soit l’occupation d’événements féministes. Les antiféministes-masculinistes, en assurant une présence lors d’événements féministes, ont pour objectif d’intimider et de terroriser les femmes dans le but de nous faire taire et de nous diviser. Ce mécanisme de contrôle reflète bien la théorie du pouvoir d’Andrea Dworkin. Selon cette dernière, une des caractéristiques du pouvoir réside dans la capacité de terroriser l’Autre et d’instaurer la peur. Les antiféministes-masculinistes présents à l’Upop cherchaient à nous freiner, à nous faire reculer sur nos positions progressistes. À mon sens, ceux-ci, en tentant de casser la contestation contre le pouvoir patriarcal individuel ou collectif, viennent confirmer la domination exercée par les hommes sur les femmes.

L’égalité-déjà-là ?

Le discours de l’égalité-déjà-là est largement véhiculé par les antiféministes-masculinistes et est relayé par les médias de masse. Selon cette idée, il n’y aurait plus d’inégalités entre les femmes et les hommes sauf, bien sûr, dans quelques cas où les hommes sont maintenant dans une position désavantagée. En effet, comme le prétend ce discours, à quelques exceptions près, tous les pays sont parvenus à la pleine égalité entre les sexes. La preuve : c’est inscrit depuis 1948 dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (!) et réaffirmé ici en 2010 dans la Charte des droits et libertés ! L’égalité entre les sexes est un pilier de notre société. D’ailleurs, le gouvernement en fait une priorité…

Quelques statistiques

Malgré une rupture historique, les femmes sont encore peu reconnues pour le travail qu’elles accomplissent. En effet, plus des deux tiers des personnes qui travaillent au salaire minimum sont des femmes [2]. En ce qui concerne le salaire moyen, ce dernier est « pour l’ensemble des femmes ayant travaillé toute l’année à temps plein en 2005 de 38 121 $, soit 74,2 % des 51 365 $ gagnés par les hommes ». En ce qui a trait à l’accès aux emplois bien payés, seulement 3,1 % des femmes qui travaillent à temps plein se retrouvent dans ce type de profession [3]. Bref, le salariat féminin vit encore largement dans des conditions de pauvreté.

Sur le plan du travail domestique, bien que la situation se soit améliorée, les rôles sexuels stéréotypés sont encore omniprésents dans les familles québécoises. Selon le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, « la proportion d’hommes déclarant consacrer du temps aux activités domestiques […] est passée de 71,1 % à 83,4 % entre 1986 et 2005. » Cependant, toujours selon le ministère, en 2005, « les activités professionnelles occupaient au moins 60 % du temps productif des hommes, comparativement à environ 40 % pour les activités domestiques  [4]. » Chez les femmes, on constate l’inverse. Cette disproportion est souvent présentée comme un choix rationnel de la part des femmes. Or, ce « choix » est loin d’être librement exercé. En effet, l’effritement de l’État-providence, les écarts salariaux, les emplois à temps partiel et la socialisation sont tous des facteurs qui influencent les femmes à s’investir davantage dans la sphère privée.

Également, l’agression à caractère sexuel, une violence politique qui s’inscrit dans un système de domination et de rapports de pouvoir, n’est pas un phénomène négligeable. Assaut Sexuel Secours estime, en se basant sur une statistique de 1993, « qu’environ 87 000 Québécoises, âgées de plus de 15 ans, seraient victimes d’agressions sexuelles [5] » par année. Concrètement, cela signifie que chaque jour, 238 femmes (10 femmes par heure) subissent des agressions sexuelles [6]. Ces statistiques démontrent qu’aucune femme n’est à l’abri… Les violences contre les femmes créent un environnement d’impunité et installent un climat de peur. Cette peur de marcher la nuit, de se faire agresser empêche la pleine participation dans l’espace public. D’ailleurs, le ministère de la Santé et des Services sociaux estime que 90 % des agressions ne sont pas déclarées aux autorités policières [7]. Les rapports de domination sont inculqués aux hommes dans un système patriarcal. Cela permet donc à certains de vouloir résoudre des conflits par la violence. Les violences contre les femmes bénéficient individuellement et collectivement aux hommes. La domination masculine façonne le social, et ce, jusque dans les rapports interpersonnels.

Malgré tous les efforts propagandistes du discours antiféministe-masculiniste, force est de constater, à la lumière des statistiques, que l’égalité entre les sexes est un mythe.

Inégalités pourtant flagrantes

Devant ces quelques statistiques, il est clair que les protagonistes de l’égalité-déjà-là semblent nier tout un pan de la réalité, celle des femmes. Nous sommes loin du spectre du matriarcat. Le féminisme a toujours sa raison d’être.

Cette rhétorique fallacieuse permet notamment de hiérarchiser les pays développés et non développés sur la base des droits des femmes. Ici comme ailleurs, les femmes n’ont toujours pas atteint l’égalité, l’égalité réelle. Non seulement le discours antiféministe-masculiniste est mensonger, mais il s’attaque directement à la crédibilité et à la pertinence du mouvement féministe.

De plus, ce discours renvoie aux femmes la responsabilité de leur pleine émancipation comme une question personnelle, une question qui relève strictement du privé. En effet, si l’une d’entre elles ne parvient pas, par exemple, à avoir un salaire égal à l’homme, cela est entièrement de sa faute et non celle d’inégalités structurelles entre les femmes et les hommes. La personnification de l’oppression s’arrime parfaitement avec l’individualisme ambiant.

Vers une réelle égalité

À tous et à toutes, hommes et femmes solidaires de notre mouvement d’émancipation, notre lutte n’est pas terminée. La manifestation anti­féministe-masculiniste vécue lors de l’Upop représente une peur du changement puisque les luttes féministes n’enlèvent aucun droit aux hommes, aucun. Christine Delphy expliquait les réactions antiféministes ainsi : « La révolte des dominés prend rarement la forme qui plairait aux dominants […] elle ne prend jamais la forme qui leur convient […] ce que les dominants attendent, c’est qu’on demande ses droits poliment, et que si on ne les obtient toujours pas, […] on fasse comme si de rien n’était [8]. » Les féministes ne font que réclamer des droits et défendre des acquis. Il est question ici de pouvoir, mais aussi de privilèges : ceux que les antiféministes-masculinistes souhaitent conserver et qui oppressent les femmes. Il ne faut pas se laisser abattre par ces hommes qui luttent contre le progrès. Leurs actions ont pour but de nous démobiliser, de nous apeurer, de nous terroriser. Il faut refuser de vivre dans la peur. Il faut rejeter ce système qui construit des inégalités, qui perpétue la domination et qui encourage la violence. Pour ces raisons, il faut continuer à prendre la parole, à écrire et à lutter.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Émilie Beauchesne

Candidate à la maîtrise en science politique et en études féministes, UQAM

NOTES

[1] Voir Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, Le mouvement masculiniste au Québec : l’antiféministe démasqué, Les Éditions du remue-ménage, Montréal, 2008.

[2] Pauvrete.qc.ca, Faits à connaître sur la pauvreté au Québec. Disponible au www.pauvrete.qc.ca

[3] Annick Desjardins, « Accès à l’égalité : les difficultés de la voix judiciaire » dans Revisiter le travail des femmes, 27 mai 2011, p. 13 -14. Disponible au www.fss.ulaval.ca/universite...

[4] Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine. Conciliation travail-famille. Tâches familiales et rôles parentaux. Disponible au www.scf.gouv.qc.ca

[5] Assaut Sexuel Secours, Statistiques, www.assautsexuelsecours.com

[6] On définit généralement par agression sexuelle « toutes les activités sexuelles non désirées, dont les attaques de nature sexuelle et les contacts sexuels. » Statistique Canada, Les agressions sexuelles au Canada, 2004 et 2007, 2008.

[7] Ministère de la Santé et des Services sociaux. Orientations en matière d’agression sexuelle. Disponible au http://msss.gouv.qc.ca/documentatio...

[8] Christine Delphy, Collectif les mots sont importants, Intervention contre une loi d’exclusion – À propos de la loi interdisant le voile à l’école, Disponible au : http://lmsi.net/Intervention-contre...

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