La vieillesse

No 44 - avril / mai 2012

Société

La vieillesse

Entre consommation et exclusion

Le vieillissement, nous le savons bien, est une problématique qui fait de plus en plus couler d’encre au Québec. Entre les échos diffus de maltraitance dans les CHLSD et la constatation d’une solitude morne chez les personnes âgées, un malaise plane : placer un membre de sa famille en institution n’est jamais chose facile. La plupart d’entre nous ne pouvons assumer de garder un proche à la maison par manque de temps, de compétences, de structures physiques ou de soutien ; la nécessité d’institutionnaliser un parent peut ainsi être vécue comme une ingratitude profonde, en plus d’être coûteuse. Entre la honte et le déni, nous avons peu d’options en tant que société pour penser les problèmes de stigmatisation, d’isolement et de marginalisation des personnes âgées, car la question se gère de famille en famille, mais rarement collectivement.

Peut-être malgré elle, la société québécoise tend de plus en plus à confier la « gestion » de ces questions au champ de la santé (public et privé), qui vient pallier le manque de structures d’entraide sociales et communautaires. De toute façon, dans la logique d’une partie de ce monde de la santé, la communauté ne « maîtrise » pas le soin aux malades ou aux personnes âgées – peut-être plus par nécessité que par choix – alors que c’était pourtant chose courante il y a quelques décennies.

Loin de moi l’idée de réduire à néant les interventions faites par des professionnels compétents et bien intentionnés, en institution ou à domicile. Néanmoins, depuis la technicisation et l’hygiénisation des pratiques de la santé – donc de l’émergence et de l’imposition de « savoirs experts » –, on constate de moins en moins de place pour les rapports communautaires ou purement solidaires avec les personnes âgées. On parle toujours de « soin », d’ « accompagnement », de « relation d’aide » réalisés grâce à l’« expertise » d’un personnel dûment « formé ».

Cette expertisation et cette professionnalisation du soin témoignent bien heureusement chez les soignantes d’un souci pour la première ligne, le soin à domicile et le désir de faire une différence. Mais ce phénomène, pris structurellement, profite aussi à une élite financière dans le contexte néolibéral de privatisation des services sociaux. Même dans le réseau public de santé, la personne âgée est maintenant devenue une « cliente » à qui on prodigue des services.

Des créneaux qui promettent

Le capitalisme s’empare tranquillement de nouvelles parts de marché très lucratives : maisons de personnes âgées (de « retraités ») où chaque service est facturé aux « clients » à l’aide d’une carte à puce, soins à domicile et accompagnement offerts par des agences privées, produits financiers, assurances, voyages et objets de consommation offerts à ces « personnes du troisième âge » menant un mode de vie « rajeuni ».

Le Groupe Maestro, qui possède une panoplie de maisons de retraite au Canada, est classé 128e sur le palmarès des 500 plus grosses entreprises québécoises et emploie plus de 1 232 personnes au Québec seulement [1]. Il faut voir le site des Résidences Allegro, gérées par le Groupe Maestro, pour constater la jonction entre le capitalisme financier et la nouvelle vision de la personne âgée. Adoucie et pacifiée, elle arbore un sourire plein d’espoir sur fond blanc surexposé, comme si elle se retrouvait dans l’esthétique du « paradis ». On y lit que ces résidences sont « un milieu de vie chaleureux et sécuritaire », où les clients peuvent consommer « des repas frais et savoureux  », aidés par « une équipe de soins dévouée et attentionnée », le tout moyennant bien entendu de bonnes sommes d’argent [2].

Dans ce genre d’institution, les personnes âgées atteintes de troubles cognitifs peuvent même souscrire au service « Serenata », qui offre un « environnement à la fois relaxant et stimulant au sein duquel la personne atteinte est entourée et accompagnée par du personnel spécialement formé ». Les Résidences Allegro écrivent encore que « grâce à nos employés et à notre expertise unique, nous nous sommes peu à peu imposé comme un joueur précurseur dans cette industrie en effervescence qui n’en est qu’à ses balbutiements  », trahissant leurs perspectives d’augmenter leurs profits à mesure que la population vieillit.

Or, le monde fantastique de Liberté 55 s’adresse avant tout à ceux qui ont à la fois les moyens de se le payer et un corps garantissant une autonomie et une mobilité. Cette autonomie, souvent facilitée par l’argent, est indispensable à cette identité du « troisième âge » qui est promue depuis quelques décennies [3].

Ainsi, ce que la société québécoise nous offre à l’orée de la vieillesse est un étroit rôle de personne-âgée-cliente-consommatrice, un des seuls à garantir apparemment une forme ou une autre d’inclusion sociale. Pour qui n’est pas autonome et ne peut consommer, le vieillissement est parfois une longue mort sociale. Mais nous pourrions insérer à la place de « vieillissement » : la maladie mentale, le handicap, l’arrêt de travail, la maladie chronique, etc. L’époque n’est pas favorable à l’inclusion des improductifs.

Déni sociétal

Au-delà de ces interventions propres au champ de la santé, ce qui sous-tend la problématique du vieillissement est le constat de la présence d’une liminalité (c.-à-d. d’un moment transitoire où l’identité se modifie, se reconstruit), d’une mort sociale, d’un extérieur, d’une présence lointaine de la personne âgée en institution ou même chez elle, seule, qui dérive tranquillement vers la mort comme sur un îlot. Quand Norbert Elias parle de la « solitude des mourants  », il fait référence à « notre incapacité à donner de l’aide et de l’affection aux personnes mourantes qui en ont grand besoin alors qu’elles quittent les autres êtres humains, juste parce que la mort d’un autre nous rappelle la nôtre [4] ». Il se pourrait bien que, dans le cas du vieillissement, la peur de se retrouver dans cet état d’isolement se transforme en déni massif de la question. Et comment se manifesterait ce déni  ? Un refus sociétal, conscient ou non, d’amener la réflexion à un niveau plus large, ce qui impliquerait inévitablement des questions et des réponses plus politiques.

Penser le vieillissement de façon structurelle et le concept de mort sociale permet à la fois une critique du capitalisme – de ses processus d’exclusion, de son rétrécissement du sujet politique à un sujet-consommateur, de visions du soin clientélisées, privatisées et technicisées – et des pistes pour le dépasser. Remédier à l’exclusion des personnes âgées autrement que par les solutions du capitalisme financier et de la privatisation des services sociaux nécessite des visions de l’existence politique qui ne soient pas basées sur la productivité économique ou la consommation, du temps, des groupes d’entraide communautaires et familiaux, des soins de première ligne, des soupes populaires, des popotes roulantes, etc. En somme, diverses déclinaisons de la communauté, qui doit s’organiser dans le temps et dans l’espace autour de la solidarité, de l’entraide mutuelle et à travers des structures politiques signifiantes (assemblées de quartier, etc.).

Cela existe déjà, bien sûr. L’époque actuelle semble un moment propice pour étendre ce paradigme communautaire, solidaire et démocratique à de plus grands pans de la société. Ceci est la condition primordiale pour replacer les services de santé et de soins dans une position moins hégémonique qu’ils ne le sont actuellement, alors qu’ils cherchent à se substituer au tissu social lui-même. Le fait même que des intervenantes du réseau public de santé nomment des patients des « clients » doit être réfléchi davantage, car ce fait de langage témoigne d’une conception nouvelle des relations entre le soignant et le soigné, relations qui se transforment du coup en services marchandisables. En somme, il faut faire exactement le contraire de ce que le gouvernement et les lobbys de la santé préconisent, avec leurs plans de centralisation du réseau de santé (méga-hôpitaux, méga-infrastructures) et la privatisation progressive de certains services.

Justement, il appert que les mouvements d’occupation qui ont grandi sur les places publiques européennes, canadiennes, états-uniennes l’automne dernier ont amorcé une réflexion autour de la vieillesse, du changement social et de la rencontre des générations. Il faut se souvenir que l’isolement générationnel que l’on vit présentement n’est pas étranger à la constitution de marchés spécifiques à des classes d’âges. La communauté doit être « ré-incarnée » jusque dans le lien social lui-même, car l’isolement des personnes âgées est à mettre en parallèle avec celui des adolescentes suicidaires, des alcooliques, des gens atteints de troubles mentaux, des mourantes, des personnes handicapées et ainsi de suite.


[3A. Leibing et J. Simard, Le vieillissement au Brésil : De la longévité, à paraître.

[4Norbert Elias, The Loneliness of the Dying, New York, Continuum, 2001. Ma traduction.

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