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Culture

Les Fermières Obsédées

Art et féminisme dans le 3eme millénaire

Marie-Claude G. Olivier

C’est soir de vernissage à la galerie de l’UQAM. Sous la responsabilité de la commissaire Thérèse St-Gelais, l’exposition « archi-féministe [1] » intitulée Loin des yeux près du corps [2] nous introduit dans l’univers d’artistes incontournables telles que Ghada Amer, Louise Bourgeois, Betty Goodwin, Kiki Smith et Angèle Verret. À travers le brouhaha, je n’ai d’yeux que pour Les Fermières Obsédées (F.O.) venues visiter celles qui les inspirent, flamboyantes dans leur costume de spectatrices. C’est que durant la dernière décennie, les F.O. ont si bien incarné les enjeux de la troisième vague féministe au Québec, par leurs perfor­mances politiquement et esthétiquement « baveuses », qu’on ne peut tout simplement pas se lasser d’elles.

Les étoiles de la performance artistique au Québec, Eugénie Cliche et Annie Baillar-geon alias Les Fermières Obsédées, n’ont plus besoin de présentation. Fondé en 2001, le collectif d’artistes féministes a cumulé des dizaines d’apparitions plus déjantées les unes que les autres. Comme en témoigne la monographie Les Fermières Obsédées, parue aux Éditions d’art Le Sabord en 2011, les F.O. ont longtemps orchestré à quatre des mises en scène bondées dans lesquelles elles se démultiplient. Pour réaliser de telles performances, les F.O. prennent à leur service troupes de danse et comédiennes, professionnelles ou non, faisant office de mannequins uniformes. À travers des mascarades motivées par l’intempérance, le costume singulier dans lequel elles se sont fait connaître (perruque, tailleur, maquillage et talons hauts) s’est souillé à en devenir complètement trash.

Ce cheminement est un témoignage de leur position critique face à la culture de masse nord-américaine et face à une société du spectacle qui réitère les stéréotypes et les catégories sociales normatives [3]. Ainsi, peu importe si les chorégraphies désordonnées des F.O. adoptent un caractère militaire, sportif, ou si elles opèrent à la manière d’une procession carnavalesque, l’excès et la démesure demeurent des conditions sine qua non, qui dérangent notre insouciance collective.

Des cercles de fermières à l’obsession engagée

Les Fermières Obsédées ont gravé leur nom dans le dessein des arts visuels par une réappropriation subversive de l’appellation des Cercles de Fermières du Québec (CFQ). À première vue outrageuse, cette référence au collectif de femmes « crafty since 1915 » fut plutôt inspirée par un grand rêve humaniste, que par une orgie blasphématoire envers leurs arrière-grands-mères. Emboîtant le pas aux CFQ, qui dans la première moitié du vingtième siècle furent les premières organisations à briser l’isolement des femmes des communautés rurales, les F.O. participent à leur tour d’une mouvance collective artisticosociale et politique, en cette première moitié du troisième millénaire. Ainsi s’appliquent-elles à transmettre le « désapprentissage » des savoirs traditionnels féminins et la prise en charge de leur révolution par les moyens de l’art (« ne me libérez pas, je m’en charge ! ») dans un esprit tout aussi révolutionnaire, mais plus salissant que le tricot graffiti [4]. Dans Le rodéo, le goinfre et le magistrat [5] (2006, Marché public de St-Hyacinthe), les F.O. s’éclaboussent à outrance, cuisinent des plats à base de pâte pétrie avec les pieds et de boisson Coca-Cola recrachée et se plaisent à revêtir les attributs des bourreaux et des tortionnaires. La récente performance, intitulée Le pacte [6], témoigne de cette constante  : les jeux de rôles sont des jeux de pouvoir ostentatoires traçant dans l’espace les lignes invisibles des rapports sociaux qui les produisent. C’est sur cette trame ironique que les Fermières Obsédées se réapproprient et explorent le dialogue entre l’art et la politique, lieux de prédilection de l’éternel masculin.

D’un point de vue critique, il apparaît que les CFQ n’ont pas joué un rôle déterminant dans l’histoire du féminisme au Québec. En plus de s’opposer au suffrage des femmes et à l’obtention de leur statut légal (1930), elles ont publié de nombreux articles contre l’avortement et contre la pilule contraceptive au cours des années 1960. Il va sans dire que les CFQ n’ont pas surfé les grandes manifestations féministes de la décennie 1970, où l’univers privé des femmes est devenu un espace de résistance. C’est d’ailleurs à cette époque que les femmes artistes ont investi la « grande histoire de l’art » par une réappropriation de leur corps comme de l’affect, et par une redéfinition des moyens de l’art sous le prisme collectiviste (le Groupe mauve, Francine Larivée, Lise Nantel et Marie Décary figurent parmi les artistes féministes de cette période).

Les Fermières Obsédées ne sont pas étrangères à ces propositions et poursuivent l’exploration d’une relation causale entre l’intime et le tissu social, entre l’artiste et le public de tout acabit. Mais ce qui rend leur travail d’autant plus vivifiant, c’est que leur engagement artistique soulève des réflexions théoriques relativement aux débats féministes du troisième millénaire, nous permettant d’échapper à une définition monolithique d’une certaine pratique féministe. Par exemple, dans Carnaval (2008), les F.O. ont défilé sur l’avenue du Mont-Royal en décapotable blanche avec, à leur suite, une grosse masse brune (sorte de caca-chocolat) tirée par des enfants racisés. À leur suite, une fanfare militaire enrobait les pleurs des Fermières, qui avaient visiblement goûté au « chocolat défendu », puis essuyé leurs mains sur les drapeaux blancs du cortège. La procession éveillait une critique du militarisme, du colonialisme, de la violence du système capitaliste face à l’exploitation des ressources et des individus, de la présence du racisme en tous lieux, voire au sein du féminisme. L’engagement politique et social des F.O. réside dans la réappropriation des lieux consacrés de l’art, surtout de la rue et de ses protagonistes. À cet effet, les F.O. ont, avec brio, instrumentalisé les policiers en leur faisant jouer leur propre rôle, soit en assurant la sécurité des citoyennes lors de ce défilé illicite.

Performer la troisième vague féministe

Un tel remaniement de l’espace public par l’art s’inscrit dans le champ des possibles du Do it Yourself (DIY), une culture artisticosociale révolutionnaire fondée sur la capacité de toutes d’agir contre les réflexes des systèmes dominants. En ces termes, les performances des F.O. souscrivent à la multiplication des tactiques, aspect fondamental pour un féminisme vivant. Aussi faut-il se féliciter de cette prétendue absence d’un « grand mouvement rassembleur  », principale critique faite à l’endroit de la troisième vague féministe, alors que les tentatives de définir les courants féministes réitèrent trop souvent une vision statique et homogénéisante, prisonnière du principe de catégorisation. Une «  définition » de la troisième vague féministe ne peut s’élaborer que de manière poreuse, autour des différents débats, tels que le capitalisme, l’hétérosexisme et les enjeux queers, simultanément constitutifs des réalités vécues par les individus. Le pouvoir d’agentivité des groupes minoritaires (femmes, personnes racisées, LGBTQ, etc.), la création d’espaces sécuritaires, de blogues, de zines, de chansons et de performances artistiques constituent autant de sites favorables aux luttes sociales que de chantiers où sont démembrés les savoirs hégémoniques.

Motivées par la dislocation de ces savoirs arbitraires et des désirs matériels capitalistes, les Fermières Obsédées sont le fantasme de l’heure. Dans Les honorables (2006, Festival de théâtre de rue de Shawinigan), une sorte de dramaturgie ironique qui incarne les cérémonies militaires de recueillements, le toc du cinéma hollywoodien et le clinquant de la course automobile, les F.O. se livrent à une multitude d’actions et de gestes transgressifs (éclater des feux d’artifice sur l’hymne funéraire militaire, boire de l’essence, livrer un combat à des véhicules automobiles dans la boue, chorégraphier l’avatar de la jeunesse et son exploitation médiatique), permettant la mise en exergue d’une critique du militarisme, de la marchandisation des stéréotypes sexistes, du capitalisme, et d’une violence qualifiée d’hystérique. Au centre de cet amalgame performé, la tension créée par la présence simultanée du drame et du caractère ludique secoue nos conventions intégrées.

C’est sur cet aspect festif qu’il faut conclure, puisque le féminisme a tout à y gagner. À une époque où la (sur)vie se brode autour de contradictions conscientes, toute forme de colère enthousiaste est un gage de changement. En attendant la prochaine explosion de confettis, il ne faut surtout pas manquer Valérie Blass, Ghada Amer et Wangechi Mutu, présentées au Musée d’art contemporain de Montréal jusqu’au 22 avril.

NOTES

[1] Bien que l’exposition Loin des yeux près du corps ne soit pas une exposition explicitement féministe, l’expression «  archi-féministe » est un clin d’œil au deuxième volet de l’exposition « archi-féministes ! : performer l’archive », réunissant les œuvres de Sophie Bélair Clément, Raphaëlle de Groot, Vera Frenkel, Clara Gutsche et Emmanuelle Léonard. Présentée par les commissaires Marie-Ève Charron, Marie-Josée Lafortune et Thérèse St-Gelais, l’exposition fut présentée à la galerie Optica, du 21 janvier au 25 février 2012.

[2] L’exposition de femmes artistes Loin des yeux près du corps fut présentée à la galerie de l’UQAM du 13 janvier au 18 février 2012.

[3] www.fermieresobsedees.com

[4] Le tricot graffiti ou yarn bombing est une pratique d’art furtif qui vise la réappropriation et l’embellissement de l’espace public. Ces interventions consistent à envelopper le mobilier urbain de lainages multicolores.

[5] Le rodéo, le goinfre et le magistrat fut présenté au marché public de St-Hyacinthe en 2006.

[6] Présenté à la galerie Séquence (à Québec) en juin 2011, Le pacte a donné le coup d’envoi à la monographie Les Fermières Obsédées.

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