Dossier : femmes inspirées, femmes inspirantes

France Charbonneau

La femme qui me fascine

Lise Payette

J’ ai vu des photos d’elle. Je ne sais pas si je la reconnaîtrais dans une foule, même si son visage m’est familier. Ce que je sais d’elle, je l’ai appris dans les journaux, car on a souvent cité ses performances au cours des dernières années. Elle est fonceuse, déterminée et elle ne s’en laisse jamais imposer. Si vous lui marchez sur les pieds, vous allez la voir réagir immédiatement.

Cette femme me fascine parce que malgré le fait que certains aient tenté de lui donner la réputation d’avoir un sale caractère, je serais plutôt portée à penser que la juge France Charbonneau a du caractère et que dans les milieux qu’elle fréquente, le milieu de la justice en particulier, on préfère parfois les femmes qui n’en ont pas trop. Elle est au sommet de ses compétences et elle vient de réussir un véritable tour de force  : elle a fait plier Jean Charest alors que des centaines de milliers de Québécois et Québécoises n’avaient pas réussi à l’ébranler dans son entêtement à refuser une commission d’enquête digne de ce nom au sujet de la corruption et de la collusion dans le milieu de la construction. La juge Charbonneau, une fois nommée, a seulement exigé de présider une véritable commission d’enquête selon les critères de la loi existante plutôt que ce que certains avaient appelé la « patente à gosse  » que le premier ministre avait concoctée. La juge France Charbonneau a gagné la partie sans déchirer sa toge, sans convoquer de conférence de presse, sans se mettre à genoux et sans faire de concession. Elle a juste envoyé au premier ministre une lettre sobre qui lui faisait comprendre clairement qu’ou bien il lui donnait ce dont elle avait besoin pour faire le travail correctement ou bien... Il n’a pas eu besoin qu’elle lui fasse un dessin.

Cette femme me fascine parce qu’on dit d’elle qu’elle est une battante, mais que sa joie de vivre fait l’envie de ceux qui la côtoient. Elle a franchi le cap des 60 ans et pourrait se reposer sur ses lauriers, mais la criminaliste hautement qualifiée qu’elle est devenue veut continuer à combattre le crime qui contamine la société dans laquelle nous vivons. Elle, la sans-peur, est connue comme une romantique, mais dans l’exercice de sa profession, son sang-froid, dit-on, est impressionnant. On dit que « Mom  » Boucher ne la porterait pas dans son cœur. C’est elle qui a réussi à le faire condamner en 2002. Elle a d’ailleurs plaidé environ 80 causes de meurtre avec succès.

Cette femme me fascine parce qu’elle a dû se battre pour faire les études qui l’ont menée là où elle est maintenant. Elle avait entrepris son cours classique quand son père, convaincu qu’elle n’avait pas les qualités requises pour faire des études, lui conseille de s’orienter vers le secrétariat. Elle le fait au cégep puis travaille comme secrétaire juridique, découvre un monde qui l’intéresse et décide de faire des études en droit. Son destin se dessine. Elle passera 26 ans à la Couronne, sera attachée à l’escouade Carcajou et elle enseignera au Barreau, à l’école de police et dans deux universités. Elle sera nommée juge à la Cour supérieure en 2004.

Cette femme me fascine parce qu’elle va porter sur ses épaules une bonne partie des espérances québécoises. Le peuple l’appuiera totalement si elle entreprend vraiment de débarrasser la société de l’odeur nauséabonde qui afflige notre quotidien. Nous déses­périons presque que le ménage puisse être fait dans les domaines qu’on vient de lui confier. La tâche sera colossale, mais France Charbonneau n’est pas femme à se laisser décourager par l’ampleur de la tâche à accomplir. Elle prendra systématiquement les choses une par une jusqu’à ce que tout le casse-tête soit reconstitué. Elle saura avancer prudemment pour que personne ne puisse échapper au châtiment, si châtiment il doit y avoir. Elle veillera à ce que les rats ne puissent quitter le navire avant que nous ne les ayons identifiés.

C’est pourquoi je prédis que la juge Charbonneau sera l’une des femmes les plus inspirantes au cours des années qui viennent. Elle sera un modèle qui, sans rien faire d’autre que d’assumer les responsabilités qui lui incombent, transformera la société québécoise qui se réjouit déjà de savoir qu’elle est là et qui lui fait confiance.

Même son silence est inspirant. Toute à son travail, ça me rassure qu’elle se taise plutôt que de faire le tour des talk-shows en ce moment. Ça mérite notre admiration et notre reconnaissance.

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