Chère Madame la Ministre

No 63 - février / mars 2016

Lise Thériault et le féminisme

Chère Madame la Ministre

J’ai relu votre entrevue plusieurs fois, les yeux écarquillés, incrédule devant les mots : la ministre de la Condition féminine ne se dit pas féministe. En lisant l’article, je me demande ce que dit le titre. Est-ce qu’il dit : la ministre de la Condition féminine dit ne pas être féministe ? Ou : la ministre de la Condition féminine refuse de se dire féministe ? Ou encore : la ministre de la Condition féminine affirme ne pas être féministe ?

Si l’on en croit cette entrevue, vous refusez l’étiquette « féministe », vous ne souhaitez pas réfléchir à ce qu’elle signifie et vous rejetez en bloc tout ce qui pourrait favoriser la place des femmes dans la société en général, et dans le monde politique en particulier. Vous renvoyez le féminisme aux annales, vous l’associez au passé en affirmant que les gens ont évolué et que « des choses ont été faites ». Vous êtes incapable de donner le nom d’une féministe qui vous aurait été une source d’inspiration et vous en êtes incapable parce que vous n’êtes pas féministe. Vous nous servez l’argument de l’humanisme parce que vous prônez l’individualisme, le néo-libéralisme, tout ce qui a fait de vous la « self-made-woman » que vous êtes. Le seul lieu où vous prenez position fermement concerne les discours haineux envers les femmes proférés par des « conférenciers étrangers, musiciens ou chanteurs  ». Des paroles d’étrangers, donc, puisque la misogynie ne se trouve pas ici, ce monde parfaitement égalitaire dans lequel nous vivons, et qu’elle vient forcément d’ailleurs ! Il y a là, dans vos propos, tout ce que je refuse en tant que féministe (la xénophobie étant le pire !), et rien de ce que je veux.

Quand vous avez pleuré devant les caméras, l’automne dernier, avant d’être mise en congé, nombre de féministes sont montées au front pour vous défendre contre la violence dont vous étiez vite devenue la cible dans les médias et sur la place publique. Vous, comme bien des femmes en politique qu’on se plait à humilier pour leur faire comprendre que ce n’est pas leur place, aviez été défigurée ; et nous, ces féministes que vous ne trouvez pas inspirantes, nous avons rapidement dénoncé le traitement dont vous étiez l’objet. Parce que vous, comme toutes les femmes, veniez d’être objectivée. Parce que vous, comme nous, veniez d’être plongée dans la honte qui nous est réservée. Est-ce pour cette raison que vous refusez, aujourd’hui, de vous associer au féminisme ? Parce que le risque de la honte est encore plus grand pour une femme politique qui ose se dire féministe ? Est-ce que vous refusez de prendre position pour les femmes et pour le féminisme parce que vous craignez ce que vous avez déjà vécu : l’expulsion du boys’ club ? Est-ce que vous vivez le fait qu’on vous a donné le ministère de la Condition féminine comme si on vous avait donné un prix de consolation ? Au bout du compte, quand on vous lit, force est d’entendre votre remise en question de la pertinence même du ministère que vous dirigez. Pourquoi un ministère de la Condition féminine si tout a été acquis, s’il y a déjà égalité ?

Je préférais la ministre Thériault en larmes à celle qui apparaît ici. Vos larmes publiques vous ont été reprochées, on a mis en doute vos compétences, on vous a décrite comme rageuse et déchaînée, on vous a traitée de tous les noms. Est-ce que ce n’était pas là raison suffisante pour sortir de vous même et vous battre vraiment pour toutes celle que vous représentez ? Se dire féministe, dire qu’on est féministe, c’est ça que ça veut dire.

P.-S. Depuis la publication de votre entrevue, la ministre Vallée s’est jointe à vous, et toutes les deux, au fil des jours, vous vous êtes à demi rétractées. À demi, et donc pas complètement. Car reste que ce n’est pas le « féminisme » que vous défendez l’une et l’autre, mais cet « humanisme » qui est une manière de noyer le poisson, de faire dévier le sujet d’une conversation qui a pour objet d’analyser les mécanismes, nombreux et divers, qui installent et maintiennent la domination d’une moitié de l’humanité sur l’autre. Ne pas « embarquer sur les étiquettes », comme le dit le premier ministre Couillard, a pour résultat de nier un état de fait et de refuser l’engagement social et politique qu’une telle prise de conscience implique. Et le désir véritable de changer les choses.

Thèmes de recherche Féminisme, Politique québécoise
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