Accueil du site > No 63 - février / mars 2016 > Qu’est-ce que le Digital Labor ?

Dominique Cardon & Antonio A. Casilli

Qu’est-ce que le Digital Labor ?

Philippe de Grosbois

Dominique Cardon & Antonio A. Casilli, Qu’est-ce que le Digital Labor ?, INA Éditions, 2015, 101 p.

Faisant suite à un panel tenu en 2014, cette plaquette constitue une brillante introduction à quelques-uns des débats ayant cours à propos de nos pratiques quotidiennes sur Internet et de leur exploitation marchande.

On entend par digital labor la somme de petits gestes posés sur Internet qui génèrent de la valeur pour les entreprises du numérique, ou comme le dit Antonio Casilli, « la réduction de nos « liaisons numériques » à un moment du rapport de pro­duction ». Alors qu’on a beaucoup célébré la place grandissante de l’amateur·e dans le paysage médiatique contemporain, Casilli avance que « la notion de digital labor refuse de faire l’impasse sur les phénomènes de captation de la valeur par le capitalisme des plateformes numériques, sur les dynamiques de récupération marchande des flux de générosité par les entreprises du web, qui ont prospéré durant ces mêmes années en comptant sur la libéralité des utilisateurs et sur leur envie de participation ». Apprécier une publication ou un commentaire, identifier des visages sur une photo ou des lettres et des chiffres pour « prouver qu’on est bien un humain », toutes ces actions volontaires et non spécialisées nourrissent une entreprise, en augmentant sa connaissance des usagers, en perfectionnant ses algorithmes ou en accroissant son trafic.

La montée de ce qu’on appelle frauduleusement « l’économie du partage » (Uber, par exemple) montre que le modèle du digital labor ne se limite pas à la sphère numérique au sens strict. Au contraire, c’est l’ensemble de notre vie quo­tidienne qui pourrait être reconfiguré selon cette logique, alors même que les distinctions travail/loisir et travail/ consommation sont appelées à s’estomper.

Casilli soutient que le recours à des catégories marxiennes (travail, exploitation, aliénation, capitalisme cognitif, etc.) permet de mieux comprendre ce que nous faisons sur Internet et la place du réseau dans nos existences. Pour sa part, Dominique Cardon développe un point de vue critique du caractère limi­tatif du concept de digital labor, en réitérant que les contributions sur Internet sont bel et bien du « don » avant d’être du « travail ». L’approche du digital labor, soutient Cardon, en plus de faire preuve de réductionnisme économique envers des pratiques guidées par des motivations intrinsèques, révèle souvent « un inconscient aristocratique, une méfiance pour le petit peuple d’Internet qui s’exprime n’importe comment ». Ainsi, le digital labor ferait l’impasse de la « véritable démocratisation culturelle et [de l’]ouverture vers l’expression en ligne des publics populaires  ». Si le web est bel et bien accaparé par les entre­prises, l’économicisme de la critique risque, para­doxalement, d’approfondir la tendance à la marchan­disation des usages numériques amorcée par GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple).

Il faut lire ce livre très éclairant, dont cette brève recension occulte de nombreux argu­ments, pour voir à quel point le Québec a du retard dans ses réflexions sur le numérique et ses enjeux.

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