Dossier - Autocratie municipale

Mégaprojets à Gatineau

De Wrightville à Brigilville ?

Dossier : Autocratie municipale

Depuis quelques mois, l’actualité municipale gatinoise est accaparée par l’annonce de mégaprojets dans le quartier patrimonial du centre-ville. Parmi ceux-ci, le projet des « twin towers » de la firme Brigil remporte la palme du gigantisme avec une hauteur projetée de 35 et 55 étages.

B­aptisé « Place des peuples », ce mégaprojet hôtelier et résidentiel de luxe ne cadre pourtant pas avec le programme particulier d’urbanisme de la Ville de Gatineau qui limite cette zone à des constructions de trois étages tout en reconnaissant le patrimoine historique du quartier du Musée (voir encadré). Qu’à cela ne tienne, Brigil n’entend pas reculer.

Le promoteur n’a pas encore déposé officiellement son projet qu’il a déjà entrepris un vaste exercice de relations publiques soutenu par quelques membres du conseil municipal et anciens maires, les radios privées et les intérêts d’affaires dans le but de générer une vague de sympathie pour son projet. Le spin de « l’investissement privé de 400 millions  » couplé à la promesse floue d’un « revenu annuel de 8 millions en taxes » aura suffi à amadouer l’administration municipale. Dans son emballement, celle-ci se prête au jeu de la fabrication du consentement en ayant entrepris un obscur processus de consultation publique qui, bien qu’aucun projet ne soit officiellement sur la table, dit d’emblée que le quartier « fera l’objet d’un important redéveloppement ».

L’opposition des résident·e·s du quartier du Musée additionnée à celle d’autres associations de résident·e·s et de patrimoine du grand Gatineau vient grandement compliquer le jeu du promoteur et de la mairie. D’une part, Brigil récupère et travestit des mots valises comme « échelle humaine », « densification » ou « mixité sociale  » pour recadrer une campagne marketing initialement axée sur le « cinq étoiles » et les « boutiques de luxe ». De l’autre, le maire Maxime Pedneaud-Jobin, qui s’est fait élire avec le slogan d’un leadership fort, n’ose pas se prononcer et songe à la possibilité d’un référendum pour s’en sortir.

Nos césars de l’immobilier

Ce n’est pas d’hier que les grandes fortunes prétendent au droit à façonner la ville. Grand propriétaire et spéculateur foncier, l’Américain Philemon Wright (1760-1839) obtint du gouvernement du Bas-Canada le canton de Hull après des démarches entreprises en 1797. Il fonde alors Wrightville sur les milliers d’acres qui lui sont concédés. Il développe l’activité agraire, forestière, manufacturière et minière et consolide surtout sa passion effrénée pour l’acquisition de terres. Lord Durham le citera d’ailleurs parmi le petit nombre d’aristocrates terriens ayant dilapidé les terres du Bas-Canada à tel point que, selon le Dictionnaire biographique du Canada, ce partage inégal entre le clan Wright et les simples colons était de 12 pour 1 en 1806. En 1842, trois ans après la mort du fondateur de Hull, cet empire foncier s’étendait au-delà d’une superficie de 35 000 acres.

Le récit de la fortune de Brigil est moins épique, mais n’en définit pas moins le paysage de la ville. Le promoteur est l’un des barons de la construction domiciliaire banlieusarde qui a accéléré le cancer de l’étalement urbain et du tout-à-l’auto. Le véritable coût d’un tel usage de l’espace n’est pas assumé par la firme (ce ne serait alors pas profitable), mais par les pouvoirs publics (routes, aqueducs, transport en commun, services et voirie) et par les gens ordinaires (hypothèque, congestion, temps et pétrole). Le phénomène est le même à la grandeur de l’Amérique : l’étalement urbain vide le centre de ses habitants et contraint les pouvoirs publics à aménager des voies de plus en plus larges pour accommoder l’automobile, à tolérer des stationnements légaux/illégaux et à laisser les sans voiture ni travail à leur sort. Le projet de mégatours ne résout en rien ces problématiques et reste tota­lement prisonnier d’un modèle dépassé : il nourrira l’afflux de voitures et attirera non pas des habitants et des familles, mais une clientèle ultra­mobile davantage intéressée par la spéculation immobilière que par les circuits piétonniers promis au peuple qu’elle ne côtoiera pas. Si Brigil revient vers le centre-ville avec des millions mirobolants en poche, c’est parce que le marché de l’étalement est saturé et qu’il lui faut repartir un nouveau cycle d’accumulation, c’est-à-dire détruire des habitats anciens au nom d’une falla­cieuse «  densification verticale  ».

« Livrons la ville aux promoteurs et spéculateurs, et tout le monde en récoltera les bénéfices  [1]. » Selon l’analyse du géographe David Harvey, ce fallacieux prétexte est employé à chaque fois que l’urba­nisation est brandie comme solution à la suraccumulation de capital. De booms en krachs, le cycle économique montre que les crises de 1929, 1973, 1982, 1991 et 2007 sont précédées de bulles immobilières qui apparaissent comme solu­tion temporaire à la suraccumulation. L’urba­nisation par destruction finit par ériger d’énormes tours vides qui saturent sciemment l’offre immobilière, et ce, dans l’espoir irrationnel d’un profit futur. Ainsi, le monstrueux montant promis par Brigil est en fait contraint de se fixer quelque part puisque les marchés financiers stagnent [2]. Concrètement, cette « solution » provoque, dit Harvey, des pratiques prédatrices fort simplistes : chasser une classe d’habitants vivants (itinérant·e·s, locataires et propriétaires) pour les remplacer par du capital mort.

Bienvenue à Brigilville

Cette violence économique est complètement passée sous silence dans les cercles du pouvoir. Les élu·e·s sont séduits ou neutralisés par la taille de l’investissement en jeu et Brigil déploie une campagne de distraction de masse à la hauteur de l’enjeu et de ses moyens. Le propriétaire de la firme, Gilles Desjardins, philanthrope à la pièce et grand acheteur de publicités dans les médias de Gatineau et d’Ottawa, veut faire passer son projet pour du « patriotisme gatinois  » tandis que son bras politique, l’ancien maire Yves Ducharme, s’efforce de faire croire que les intérêts de son patron sont identiques au bien commun. Cela ne suffira évidemment pas à rallier l’opposition ou à faire disparaître le programme d’urbanisme en place, ce pourquoi la firme a plus d’un(e) tour dans son sac : elle a produit une vidéo promotionnelle animée par un ex-chef d’antenne de Radio-Canada où paraissent des élu·e·s et commerçant·e·s favorables au projet ; elle pratique ou inspire l’émulation de campagnes « citoyennes » (porte-à-porte, pétition, page Facebook) ; elle compte aussi sur l’appui indéfectible de la radio-poubelle locale qui a dissimulé un sondage défavorable aux tours et qui fait de l’opposition à celles-ci un outrage au peuple.

Qu’on ne se méprenne pas sur les racines de ces tactiques de marketing de la main sur le cœur et de la main tendue : la violence économique dont il a été question place bel et bien Brigil sur le pied de guerre. Les règles du jeu en vigueur ne lui permettent pas de juguler ses surplus ? Qu’à cela ne tienne ! Elle fera éclater les efforts de planification urbaine, concertée et démocratique, au profit de son exceptionnalité et demandera même au peuple de plébisciter sa manœuvre. Qui sont ces quelques habitant·e·s et associations citoyennes pour empêcher Brigil de façonner la ville à son image ? Sur l’ancien site de la ville semi-privée de Wrightville pourrait s’épanouir la privatisation 2.0 de Brigilville. À Brigilville, les associations de résident·e·s, les élu·e·s, les médias et la mairie seraient des laquais de l’entreprise. À Brigilville, l’administration municipale n’existerait plus et le service d’urbanisme logerait dans les mêmes bureaux que celui des ventes. À Brigilville, les impôts seraient remplacés par des dons désintéressés à des causes glamour et tout le monde apprendrait à dire merci à genoux. À Brigilville, on exigerait du peuple qu’il s’identifie aux succès du maître, se persuade que sa richesse retombe sur lui et perçoive dans la résistance de quelques récalcitrants l’œuvre du démon.

Plan d’urbanisme ou exception permanente

Ce cauchemar aurait beau se réaliser tel quel qu’il n’aurait néanmoins pas résolu la question de fond. À qui appartient la ville ? Selon nous, le cadrage de la question ne devrait pas se laisser leurrer par le maigre revenu en taxes promis par Brigil pour faire avaler la destruction du quartier du Musée. Huit millions dans un budget de plus de 500 millions ne changent ni la donne ni ne compensent les coûts qui demeureront à la charge du public. La véritable question est : voulons-nous un plan d’urbanisme ou un régime de l’arbitraire et de l’exception permanente ? Dans la situation présente, le plan protège le quartier. Or, les armes s’affûtent de part et d’autre pour livrer la bataille décisive du centre-ville. La loi est du côté de David et les millions, avec Goliath. Il reste que nous espérons que nos concitoyen·ne·s choisiront de jouir en commun de leur ville plutôt que d’acquiescer à la privatisation du soleil.


[1David Harvey, Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances, Paris, Éditions Amsterdam, 2011, p. 49.

[2Le même calcul anime la Caisse de dépôt et le mouvement Desjardins qui acquièrent de l’immobilier à Manhattan ou Calgary.

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