Accueil du site > No 63 - février / mars 2016 > Palmarès et féminisme

Féminisme

Palmarès et féminisme

Martine Delvaux

Voici la chronique de Martine Delvaux, telle que publiée dans notre numéro actuellement en kiosque.

J’écris cette chronique à la toute fin de l’année 2015. Les médias nous bombardent de palmarès. J’adore les listes, j’aime les dresser et j’aime les lire. Pourtant, à chaque fin d’année, toutes ces listes m’attristent. Je n’aime pas assez les fins d’année, le passage du temps m’angoisse, mais il y a plus… Il y a la façon dont ces listes départagent les choses entre ce qui mérite d’être gardé en mémoire et ce qu’on a le droit d’oublier. Je m’interroge sur ce geste, et je me demande ce qu’il dit de notre tolérance par rapport aux exclusions mêmes les plus ordinaires.

Contre le geste qui consiste à choisir les uns contre les autres, il y aurait l’effort (et la croyance que cet effort mérite d’être fait) d’accepter (de penser) des choses contradictoires, d’occuper des positions en apparence opposées, de refuser de trancher autrement qu’en prenant en considération une posture qui consiste au final à ne pas nuire à autrui – ce qui signifie de vouloir n’oublier personne.

Entre deux positions antagonistes, qui s’opposent suivant le principe de la protection d’une popu­lation déterminée, choisir celle qui cause le moins de tort à la population en entier. On pourra me répliquer qu’une telle posture est intenable. Pourtant, elle m’apparaît comme centrale au fémi­nisme. C’est quelque chose comme une question d’hospitalité, ou de refus d’abandonner (question actuelle s’il en est une !). Pour le dire avec Derrida qui le dit avec Kant : l’hospitalité doit accorder à l’étranger le droit de ne pas être traité en ennemi quand il arrive sur le territoire de l’autre. Mais si on a le droit de renvoyer l’étranger, c’est à la condition que cette expulsion ne le précipite pas à sa perte (dans Apories, 1996). Cette règle qui tient pour les humains tient-elle aussi pour les idées ? Est-ce qu’on ne pourrait pas penser qu’elle concerne intimement les féministes ?

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Le féminisme est truffé d’apories, de positions qu’on pourrait décrire comme impossibles parce qu’il s’agit d’être à la fois une chose et une autre qui est quelque chose comme son contraire. Par exemple, comment : avoir des rapports hétérosexuels tout en combattant la domination masculine ? être pour le mariage gai tout en refusant l’institution du mariage ? refuser une identité précise en matière d’orientation sexuelle tout en défendant bec et ongles les droits LGBTQ ? penser la masculinité sans perdre le fil de la conversation féministe ? s’opposer à la criminalisation du travail du sexe sans pour autant banaliser le marché des femmes ? reconnaître les droits d’autodétermination des travailleuses du sexe sans pour autant avaliser le commerce (et encore moins le trafic) des femmes ? refuser l’inter­diction de ces pratiques (de peur qu’elles se retrouvent reléguées aux marges des marges et qu’augmentent les dangers encourus par les premières concernées) tout en refusant aussi une conjoncture qui a pour effet de les permettre sinon de les encourager (la pauvreté, la précarité, la hausse des frais de scolarité, etc.) ? être féministe sans pour autant croire que la femme ou même que les femmes existent ?

Dans tous ces cas, on pourrait dire qu’il s’agit de faire deux choses parfois simultanément, parfois en les décalant dans le temps, mais toujours sans en choisir une au détriment de l’autre. « Les questions qui divisent les féminismes nous séparent d’une façon particulièrement hostile », dit l’écrivaine française Virginie Despentes. Pourtant, « écouter les unes et les autres ne m’empêche pas de savoir où je me situe ». Mais peut-être qu’il faut aller plus loin et ne se situer qu’en étant conscientes que cette posture risque de bouger. Qu’elle peut être temporaire, stratégique, parce qu’elle dépend de l’analyse qu’on fait du moment. Que cette posture est imparfaite, qu’elle ne couvre pas tous les enjeux et ne répond pas à toutes les questions, qu’elle est trouée, inadéquate, mais néanmoins nécessaire pour l’instant. Que cette posture, même si on y croit à moitié, est ce qu’il faut pour sortir de l’immobilisme ou pour s’assurer de ne pas manquer d’hospitalité.

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J’écris cette chronique peu de temps après la mort du penseur Benedict Anderson, auteur de l’essai Imagined Communities qui a joué un rôle majeur dans notre capacité (et notre désir) de revoir la notion de nation. J’ai parfois l’impression que le féminisme n’a pas lu Anderson et qu’on entre­tient avec le féminisme un rapport semblable à celui qu’on a avec une nation dans laquelle on croirait et dont on refuserait de croire qu’elle est imaginée. J’ai parfois l’impression qu’on a oublié la phrase célèbre de Virginia Woolf : « [E]n tant que femme, je n’ai pas de pays. » En inventant la Société des marginales, Woolf ne cherchait pas à remplacer un pays par un autre. Sa société fémi­niste n’était pas l’équivalent d’une nouvelle nation. C’était plutôt le contraire. Devant la montée du fascisme et l’imminence de la guerre, elle enjoignait les femmes à adopter une posture « d’indifférence totale » : un engagement non seulement à se tenir debout devant les heurts, les contradictions, les malentendus, les différences, mais à ne pas participer aux manifestations patriotiques, à refuser toute forme de chauvinisme. De cette façon, les femmes protégeraient la possibilité de penser « avant que la menace de mort n’ait inévitablement rendu la raison impuissante ».

Dans les années 1990, la professeure états-unienne Mary-Louise Pratt s’est servi de la méta­phore du pays pour penser l’inclusion de la diversité dans ses salles de classe. Elle parlait de l’importance de faire de la salle de classe une « zone de contact » où sont rassemblées des expériences, des connaissances, des sensibilités étrangères les unes aux autres. Elle distinguait cette zone de contact de ce qu’elle appelait des « lieux sûrs », des espaces de non-mixité où les membres d’une communauté identitaire (partageant un long héritage d’oppression) pouvaient se retrouver en tant que communauté tenue par des liens de confiance forts, dans le but de construire une compréhension collective des choses. Pratt n’opposait pas la « zone de contact » au « lieu sûr » ; elle prêchait une circulation entre les deux, voire leur codépendance. Le lieu sûr permet la zone de contact, cet endroit où les idées et les identités sont mises en jeu. Le lieu sûr permet d’habiter la zone de contact sans que person­ne ne se trouve exclu mais sans, non plus, que personne ne se trouve en parfaite sécurité. Et, pour le dire avec Françoise Collin, « sans que cette critique avoisine le meurtre ».

Peut-être que ça a à voir avec une prise de risque. Quand les palmarès choisissent, ils me renvoient à une pensée qui tranche et qui, en tranchant, non seulement manque d’hospitalité, mais ne prend pas le pari de l’impossible. Celui de tout voir et de tout penser en même temps. Le plus grand risque consistant peut-être à vouloir tout entendre au lieu de chercher à faire taire.

P.-S.

Photo : Pierre-Luc Daoust

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