Accueil du site > No 63 - février / mars 2016 > L’année la plus longue. L’histoire est un roman

La littérature et la vie

L’année la plus longue. L’histoire est un roman

Jacques Pelletier

Le roman historique est une forme codée, réglée au quart de tour, qui vise un lectorat ciblé, s’intéressant à l’histoire événementielle dans ses aspects anecdotiques, racontée de manière chronologique, et qui se présente le plus souvent comme un modèle parfaitement normalisé. Les écrivains innovateurs ont tendance à le déserter, sauf s’ils peuvent le détourner et le mettre au service d’un propos qui l’intègre tout en le dépassant.

C’est ce que fait, à sa manière, Daniel Grenier dans L’année la plus longue (Le Quartenier, 2015), roman accueilli chaleureusement et à juste titre par la critique, qui évoque la longue cohabitation des cultures québécoise et américaine à travers des épisodes significatifs de leur histoire respective et des personnages largement archétypiques.

La mise en scène fantastique du passé

D’entrée de jeu, la couverture, qui reprend une photo stylisée représentant trois soldats confédérés faits prisonniers à la bataille de Gettysburg en 1863, attire l’attention sur la guerre de Sécession, épisode central de l’édification de l’Empire américain. Le prologue enchaîne ensuite sur l’évocation de la déportation des Indiens, en 1838, vers des territoires réservés, à l’ouest du Mississippi, expédition à laquelle participe un personnage « français d’origine », devenu Américain, figure énigmatique, à la fois présent et étranger au drame qui se joue devant lui et qu’il ne comprend pas. Pas plus que son arrière-petit-fils, Thomas, ne saisira la signification de la condition amérindienne aujourd’hui dans une scène clé de l’épilogue, une bagarre entre deux Indiens saouls, qui reprend et transpose l’épisode originaire du roman : l’Histoire, compte tenu du décalage temporel entre les deux époques, régresse ou, au mieux, piétine et trébuche.

Cette confrontation du passé et du présent passe par la création de deux personnages centraux : un contemporain, Thomas Langlois, né en 1980 à Chattanooga au Tennessee, fils d’une employée de la bibliothèque municipale et d’un Canadien français, Albert Langlois, venu enquêter sur le destin d’un ancêtre, Aimé Bolduc, dont il veut élucider le mystère, celui-ci s’avérant une figure aussi fuyante que légendaire. C’est cette quête qui l’a conduit à Chattanooga, où il rencontre Laura et engendre Thomas avant de disparaître et de rentrer au pays natal, en Gaspésie, dans une sorte de fuite en avant inexpliquée.

Le récit repose donc sur deux trames superposées, racontées en alternance, bouleversant le calen­drier des événements et l’ordre naturel et logi­que des choses dans une architecture complexe qui témoigne de la très grande maîtrise compositionnelle de l’écrivain, non sans poser quelques problèmes de raccord aux lecteurs invités à faire leur part dans la reconstitution de l’histoire, et surtout de la trajectoire du personnage mythique qu’incarne Aimé Bolduc.

La construction de ce personnage relève en effet d’une sorte de « réalisme magique ». Né une année bissextile, il ne vieillit que d’une année biologique à chaque durée historique de quatre ans de calendrier, ayant par exemple à la fois 25 ans tout en étant centenaire ! Ce qui lui permet de traverser les décennies et les époques, de naître par exemple en 1760 dans le Québec sous occupation britannique et de mourir dans un accident d’avion en 1994, plus de 200 ans plus tard ! Cette astuce, qui en fait un archétype, permet au romancier de lui faire traverser les décennies, les espaces et les événements qu’interdirait normalement une perspective réaliste.

À titre de participant direct ou de témoin, Aimé est lié ainsi de très près ou de plus loin aux événements suivants : la conquête de Québec par les Britanniques en 1760 ; l’invasion du territoire canadien par les forces américaines conduites par Benedict Arnold en 1776 ; la déportation des Indiens dans l’Ouest américain en 1838, qui permet l’implication d’Aimé dans le trafic d’armes en faveur des patriotes en 1838, croisant ainsi d’une manière ingénieuse les deux épisodes ; l’expansion industrielle et urbaine de Montréal, et notamment du quartier Saint-Henri (des Tanneries) durant les années 1860 où il vit et travaille ; la Guerre de sécession dans laquelle il s’engage en prenant l’identité d’un soldat fédéré, William Van Ness, ce qui lui permettra, en 1893, de décrire les horreurs de la guerre à l’écrivain Stephen Crane qui les transposera lui-même deux ans plus tard dans son célèbre roman, La conquête du courage, et que Grenier reprend aussi à sa manière dans un chapitre qui en évoque de manière crue les excès les plus brutaux ; le trafic d’alcool des années 1920 dans lequel il fait fortune au moment de la prohibition et qui lui permettra de devenir par la suite un respectable retrai­té, parfaitement intégré dans la bonne société américaine.

C’est ce personnage fantasque et fantomatique, spectral, qui permet à l’auteur de procéder à sa reconstitution historique sur un mode proprement romanesque. Son caractère mythologique est par ailleurs assumé par Albert Langlois, son présumé petit-fils, qui prétend l’avoir reconnu dans la version originale de L’influence d’un livre de Philippe Aubert de Gaspé fils, confirmant ainsi son appartenance au monde de la légende. Son « irréalité » est illustrée également par l’échec du rendez-vous qu’Albert, au terme de sa recher­che, donne à son ancêtre à Pittsburgh, et auquel ce dernier se dérobe. Au terme du récit, Albert avouera à Thomas que toute l’histoire d’Aimé a été « inventée » par lui, fantasmée dans « un coin horrible de son crâne égocentrique », confession qui vaut bien sûr aussi pour le narrateur du roman qui, à travers cette fantasmagorie, a tout de même pu élaborer brillamment son récit historique et mettre en lumière le caractère profondément américain de la société québécoise (et ce depuis les origines).

Du passé au présent : la question noire aujourd’hui

Ce récit historique, qui épouse la forme d’une quête généalogique et occupe la plus grande partie du texte, est lui-même inséré dans l’histoire immédiatement contemporaine de Thomas narrée au début et en fin de roman.

Dernier rejeton de l’ancêtre mythique, celui-ci en sera à sa manière une sorte de double inversé si l’on ose dire, en tant qu’Américain venant au Québec, incité à quitter les États-Unis par un inci­dent tragique auquel il est mêlé. Il a le malheur de tenir le mauvais rôle dans une plaisanterie jouée à une petite fille noire américaine, blague qui devient la cause d’un accident de voiture dont elle est la victime. Thomas, qui est alors devenu amoureux de Mary, et sympathique à la communauté noire à laquelle elle appartient, est soupçonné d’avoir fait sa plaisanterie par racisme et d’avoir en quelque sorte provoqué l’accident de voiture. Il est donc expulsé de la communauté noire sans ménagements malgré son affection affi­chée pour celle-ci, victime collatérale à son tour du sort réservé à cette collectivité dans la société américaine.

Il vient au Québec aussi, bien sûr, pour renouer avec Albert, père perdu, qu’il retrouve en Gaspésie où il s’installe un temps avant de se rendre plus tard à Montréal pour étudier et devenir par la suite un savant, travaillant en génétique dans un centre de recherche de Québec sur les questions de vieillissement ! Mary, pour sa part, dégoutée des mauvais traitements réservés aux Noirs dans son pays, vient le rejoindre et ils deviennent parfaitement intégrés à leur société d’accueil représentée de la sorte comme une communauté québéco-américaine dans la perspective et la logique du roman.

Daniel Grenier, avec les moyens de la fiction, réussit donc à traiter de manière convaincante deux des questions les plus centrales qui se posent aux Américains et aux Québécois : la condition des Noirs, plus actuelle que jamais aux États-Unis depuis quelques années avec entre autres les bavu­res policières qui s’accumulent, et la situation coloniale des Amérindiens commune aux deux sociétés. La compréhension de ce drame échappe d’ailleurs autant au grand-père québécois, au début du roman, qu’à son petit fils américain à la toute fin : c’est le refoulé et l’impensé communs qu’ils partagent par-delà leurs différences et qu’il nous appartient de démêler et de dénouer aujourd’hui.

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