Nous ne pouvons plus attendre  !

No 63 - février / mars 2016

Droit à l’avortement en Irlande

Nous ne pouvons plus attendre  !

En 2015, la population irlandaise votait à 62 % pour la légalisation du mariage entre personnes de même sexe. Le résultat de ce vote devenait ainsi le 30e amendement apporté à la Constitution irlandaise ; toute modification à celle-ci devant être avalisée par voie de référendum populaire. Cette avancée ne devrait pas faire oublier une situation beaucoup moins rose pour l’ensemble des Irlandaises : le droit à l’avortement, lui, est toujours sévèrement encadré.

En 2013, des femmes et des organisations de la société civile se sont coalisées pour lancer la campagne « Repeal the 8th Amendment », qui vise à décriminaliser l’avortement en République d’Irlande. Datant de 1983, cet amendement reconnaît au fœtus un droit à la vie, du moment qu’il ne met pas en danger celle de la mère. Ainsi, le droit à l’avortement est inexistant même dans les cas de viol.

Actions directes

En octobre 2015, ROSA (For Reproductive Rights, Against Oppression, Sexism and Austerity ; Pour les droits reproductifs, contre l’oppression, le sexisme et l’austérité), un groupe d’activistes associé à la campagne contre le huitième amendement, a réalisé un coup d’éclat en fournissant gratuitement des médicaments abortifs à bord d’un autobus de consultation ayant desservi quatre grandes villes de l’île. L’« autobus de pilules abortives » (abortion pill bus) est le moyen choisi par les militant·e·s pro-choix de ROSA afin d’occuper l’espace public et faire pression sur les élu·e·s pour qu’un référendum soit organisé – comme pour le mariage homosexuel – dans le but d’abroger le huitième amendement de la Constitution irlandaise.

Pendant trois jours, ROSA et leurs partisan·e·s, armés de leurs voix, de leurs corps et de la conviction que l’hypocrisie des lois anti-avortement doit cesser, ont organisé des séances de consultation, grâce à Skype, avec la méde­cin Rebecca Gomperts et ont distribué des pilules de miso­prostol (voir enca­dré). En bloquant la production de progestérone (nécessaire à la grossesse), ce médicament force l’utérus à se contracter et expulse le placenta et le fœtus. Le misoprostol est sur la liste des médicaments essentiels pour la santé des femmes selon l’Organisation mondiale de la santé.

Cette action directe de désobéissance civile (les militant·e·s pouvaient être passibles de 14 ans d’emprisonnement pour avoir fourni des moyens abortifs) fait écho à l’initiative de l’abortion pill train, réalisé le 28 octobre 2014, afin d’insister sur le fait que les femmes résidant sur le territoire irlandais doivent avoir accès aux soins et aux ressources leur permettant de prendre une décision éclairée quant à leurs droits reproductifs.

Cancre européen

La tournée de l’abortion pill bus était aussi l’occasion de sensibiliser le public aux conséquences de la criminalisation de l’avortement sur la vie des Irlandaises, plus particulièrement en ce qui concerne les femmes vivant dans la pauvreté et/ou ayant un statut précaire. L’une des options les plus fréquentes pour mettre fin à une grossesse non désirée est de voyager en Angleterre pour subir un avortement médical. Pour celles qui ne peuvent pas payer ou voyager hors frontières, ça signifie la condamnation à des moyens de fortune ou à la non-intervention.

Ainsi, malgré une loi votée par le Parlement en 2013 – le Protection of Life During Pregnancy Act – et les récentes discussions entourant le besoin de légiférer l’interruption de grossesse dans les cas d’anomalies fœtales ou de viol, les lois anti-avortement irlandaises contreviennent à la Convention européenne des droits de l’Homme. Le pays est l’un des derniers de l’Union européenne (avec la Pologne, Malte et certaines principautés comme Andor­re) à ne pas avoir décriminalisé l’avortement. Face à l’inaction des diri­geant·e·s et à la multiplication des scandales (p. ex. le décès de Savita Halappanavar, « l’affaire » Miss Y, le jugement PP vs HSE, etc.), l’abortion pill bus – réalisé en pleine campagne électorale – ramène à l’ordre du jour le besoin de planifier un quatrième référendum sur le droit à l’avortement. Espé­rons que suite aux trois référendums successifs sur la question (qui ont eu lieu en 1983, 1992 et 2002), l’Irlande sera enfin prête à tirer un trait sur son sectarisme.

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