Dossier : femmes inspirées, (...)

Dossier : femmes inspirées, femmes inspirantes

Une voix plurielle à la première personne

Dans cette entreprise collective, je suis inspirée par ces femmes tenaces et persévérantes qui défient l’autorité et les savoirs officiels, et quand bien même on chercherait à les dénigrer ou à les discréditer.

Il eut été bien difficile de refuser de participer à ce numéro d’À Bâbord  ! Sitôt l’invitation reçue, j’eus à l’esprit un grand nombre de femmes qui m’ont inspirée et auxquelles je désirais rendre hommage. Mais je dus aussitôt convenir qu’il me serait probablement impossible de faire ce que l’on me demandait, car entre toutes ces femmes remarquables, comment pourrais-je en choisir une seule ? Décidément, je n’y arriverais pas.

J’admire profondément les autres femmes qui participent avec moi à ce dossier et qui ont su faire ce qu’on leur demandait. J’imagine sans mal combien il a dû leur être difficile, à la plupart sinon à toutes, de finalement retenir une femme à laquelle rendre hommage. En ce qui me concerne toutefois, après y avoir réfléchi j’ai choisi une autre manière de faire. Je l’ai retenue pour des raisons qui, je l’espère, me permettront de célébrer toutes celles qui m’ont inspirée.

Pour moi, en effet, donner des noms est une pratique dangereuse pour toutes sortes de raisons. Sans rien dire du fait que c’est une stratégie utilisée par les politiciens ainsi que par la police pour attaquer les personnes qui ne se conforment pas à ce qu’attendent d’elles les États-nations ou qui combattent les injustices, je dois avouer que même le fait d’invoquer positivement des noms en particulier est pour moi problématique dans la mesure où cela exclut trop de personnes, occulte trop de choses, et donne la fausse impression que tout se joue par ces noms  : les nommées sont celles qui importent, les autres n’important pas, ou peu.

Qui plus est, je craindrais de succomber à cette approche de l’histoire privilégiant l’action des «  grands hommes blancs  », qu’avec tant de féministes je me suis employée à rejeter. Au sens littéral et au sens métaphorique du terme « s’emmêler », la plupart des féministes sont reliées les unes aux autres – reliées à celles que nous connaissons, à celles que nous aimerions connaître et à celles que nous ne connaissons qu’à travers leurs histoires. La plupart des héroïnes ne sont dès lors que visibles parce qu’elles se tiennent sur les épaules de tant d’autres et elles s’écrouleraient sans celles-ci. Ce qu’elles nous offrent, leurs mots et leurs gestes qui nous inspirent, tout cela est intimement mêlé à nous toutes. Lorsque j’écris, lorsque je parle, lorsque j’agis, d’innombrables femmes sont présentes et m’aident à continuer.

C’est en ce sens que dans un roman récent, Julie Otsuka a recours à une sorte de voix plurielle à la première personne. L’histoire des femmes japonaises qu’elle raconte, comme ces femmes qui m’inspirent, prend l’aspect d’un chœur grec  : on entend certes chaque voix individuelle, mais la puissance collective est plus grande que la somme des voix de chacune des participantes. Et c’est précisément cette sorte de chœur puissant de femmes qui m’inspire par-dessus tout. De sorte que quand je parle, c’est pour avoir entendu et pour me souvenir de leurs passions, de leurs gestes, de leurs leçons, de leur solidarité que je suis en mesure de faire entendre ma propre voix plurielle à la première personne.

Il n’est pas facile de choisir une métaphore pour décrire ce qui m’inspire et comment j’essaie de vivre. Outre celle du chœur, je pourrais proposer celle d’une toile tissée, créée par de nombreuses femmes, chacune contribuant à la trame. Les fils proviennent de femmes de différentes époques, de différents lieux ayant vécu des expériences de vie très différentes les unes des autres, ayant chacune sa propre expertise ; et j’apprends de chacune d’elles. Tout en conservant sa propre identité, chacune des femmes représentées dans ce tissu reconnaît qu’elle ne saurait être indépendante des personnes et des circonstances de sa vie. Tous ces liens réels ou imaginaires ont nourri ces femmes comme ils me nourrissent. Si on retire un seul fil de la trame, la toile risque de se déchirer, le tout étant le secret de sa force. C’est un honneur de pouvoir emprunter un peu à chacune afin de tisser ma propre vie d’une manière qui reconnaisse leurs contributions.

Mes réticences à nommer une femme ont également une motivation politique  : cela pourrait en effet renforcer le principe d’individualisation qui a causé tant de torts aux femmes. C’est ainsi que le néolibéralisme donne à entendre qu’il revient aux individus de résoudre les problèmes, tandis que les récompenses sont données à ceux et celles qui y parviennent. Dans un monde où le contrôle social remplace le bien-être collectif, ou le bien public est ignoré au profit de la richesse privée, il me paraît plus important que jamais de résister aux appels de l’exceptionnalisme et d’en appeler à la solidarité, à la coopération et à la reconnaissance de l’importance du travail collectif qui permet de faire s’écrouler les murs par lesquels on isole et on exclut.

Certes, certaines femmes sont «  exceptionnelles  » ; mais lorsque ce terme en désigne plusieurs, il perd peu à peu son sens et son importance. De nombreuses femmes qui œuvrent à changer le monde tel que nous le connaissons m’inspirent ; mais aucune ne peut, à elle seule, faire advenir le monde tel que nous le désirons. Et il nous faut donc tisser ensemble les idées, les gestes, les savoirs et les passions que nous échangeons avec elles si nous espérons réaliser l’équité, la justice et la paix. Je propose donc que nous considérions l’inspiration comme une entreprise collective  : elle est créée par plusieurs, faite par tous, chacune à sa manière. Ainsi elle est plus prospère et elle nourrit les liens qui nous unissent les unes aux autres.

Dans cette entreprise collective, je suis particulièrement inspirée par ces femmes tenaces et persévérantes qui défient l’autorité et les savoirs officiels – même ceux des experts nommés – et quand bien même on chercherait à les dénigrer ou à les discréditer ; par ces femmes qui créent et imaginent toutes sortes de moyens pour faire avancer la justice et la paix ; par ces femmes qui se soucient de communautés autres que la leur et qui rejettent et cherchent à abolir tous les privilèges (de race, d’âge, de classe, d’éducation, de sexualité, etc.) y compris les leurs, dès lors qu’ils engendrent des inégalités subies ailleurs par d’autres ; par ces femmes pleinement engagées dans la vie, dans les idées, dans l’action, qui sont passionnées par ce qu’elles font et qui ne craignent pas qu’on les juge ridicules. Et cette courte énumération, hélas, est bien incomplète.

Mais je m’abstiendrai de retenir une seule voix, un seul fil, une seule femme exceptionnelle qui serait mon inspiration. Ce sont toutes ces femmes, leur humanité, leurs colères, leur militantisme, leur persistance et leur sens de l’humour, qui font ce chœur exceptionnel qui ne cesse de m’inspirer.

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