Un parti de gauche hybride

No 26 - oct./nov 2008

Québec solidaire

Un parti de gauche hybride

Benoit Renaud est, depuis le 1er mars 2008, le secrétaire général de Québec solidaire. À ce titre, il est en quelque sorte le coordonnateur de la vie interne du parti. L’itinéraire de ce militant vaut la peine d’être rappelé, car Benoit Renaud cumule une longue expérience dans divers mouvements et associations (du mouvement étudiant au mouvement contre la guerre en passant par le collectif d’À bâbord !) de même qu’un engagement dans des organisations politiques qu’on pourrait qualifier de « marxistes révolutionnaires » ou de « trotskistes ». Il est donc bien placé pour analyser, dans une perspective engagée et « intéressée », l’évolution de la gauche au Québec depuis une vingtaine d’années et le phénomène de convergence politique qui s’exprime maintenant dans Québec solidaire.

À bâbord ! : Québec solidaire, si l’on remonte son « arbre généalogique », est un peu une ramification, une extension dans l’arène électorale d’une partie de l’extrême gauche québécoise, en particulier des collectifs à l’origine de l’UFP. Que reste-t-il de cette « identité » dans son programme et dans les pratiques militantes ?

Benoit Renaud : D’abord, on doit souligner que la gauche radicale, à elle seule, ne serait jamais parvenue à créer un parti de l’ampleur de Québec solidaire ou même de l’UFP. C’est la rupture de sections moins radicales – quoique souvent très marquées à gauche – des milieux militants qui a permis cette évolution, de la transformation du NPD-Québec en PDS au début des années 1990 au développement du Rassemblement pour une alternative politique (RAP) à la fin de cette décennie, puis à l’émergence d’Option citoyenne plus récemment. Québec solidaire existe parce qu’il y a eu une convergence très large allant de ce que j’appellerais la social-démocratie authentique (par opposition à sa dégénérescence sociale-libérale) jusqu’aux courants explicitement anticapitalistes et révolutionnaires.

Sur le plan des pratiques d’abord, il y a bien sûr l’existence même des collectifs, pour la plupart antérieurs au parti et généralement plus radicaux. Ça n’a pas été facile de les faire accepter. Il y a eu une série de débats qui se sont terminés au dernier congrès quant à la nature des collectifs et à leur reconnaissance dans le parti. Au bout de cette démarche, je pense qu’on est arrivé à faire accepter l’idée d’un pluralisme dans le parti, et je crois que c’était essentiel à l’unité large que nous avons réalisée.

Au niveau du programme ou des orientations, c’est difficile de mesurer l’impact des collectifs puisque la plupart des orientations ont été adoptées au consensus ou à de très fortes majorités, et que les moments de division n’étaient pas sur des lignes très claires entre courants définis. Les orientations actuelles du parti sont le résultat de discussions impliquant l’ensemble des membres individuels, regroupés dans des associations locales, régionales et de campus. On vivra au cours des prochains mois la première étape de l’adoption du véritable programme, c’est-à-dire de la perspective à plus long terme du projet politique de Québec solidaire. Dans ce processus, les collectifs pourront s’impliquer pleinement et leur rôle pourrait devenir important sur certaines questions.

ÀB ! : On accuse souvent l’extrême gauche de vouloir « noyauter » les organisations politiques plus modérées ou d’y faire de l’« entrisme ». Comment les organisations se disant révolutionnaires arrivent-elles à concilier leur engagement dans la construction de Québec solidaire et le développement de leur propre organisation ?

BR : Il faudrait demander à des membres d’autres collectifs ce qu’ils et elles en pensent. Pour ce qui est de mon collectif (Socialisme international), nous ne voyons pas de contradiction entre le travail de développement de QS et les perspectives d’avenir de notre propre courant. Nous partageons avec l’ensemble du parti un certain nombre de valeurs fondamentales et fondatrices, et nous avons des débats de toutes sortes avec les autres courants – structurés ou non – à propos des tâches immédiates, de ce qu’il devrait y avoir dans la plate-forme électorale, des meilleurs moyens de lier le parti avec les mouvements sociaux, etc. Autrement dit, ce qui nous distingue n’est pas tant l’objectif à long terme que l’analyse que nous faisons des obstacles sur le chemin de la démocratie égalitaire et de la justice sociale, et donc des moyens qu’il faudra prendre pour y arriver. C’est Rosa Luxemburg qui disait, dans son débat historique avec Bernstein, que la différence entre réforme et révolution ne tient pas seulement à une question de moyens, mais que les fins étaient différentes. En ce sens, je dirais que QS n’est pas un parti réformiste classique, parce que ses buts sont très ambitieux, au moins en théorie, et que des moyens radicaux seront probablement nécessaires pour les réaliser.

ÀB ! : Québec solidaire fait partie de ce qu’il est convenu d’appeler la « grande famille souverainiste » avec le Parti québécois, le Bloc québécois, les centrales syndicales et la Société Saint-Jean-Baptiste. Or, l’histoire des relations entre le nationalisme québécois et l’extrême gauche est pour le moins tumultueuse, cette dernière étant largement antinationaliste. Au cours de l’histoire récente, la « gauche nationaliste » a dû faire des choix déchirants à ce sujet. Comment se situe Québec solidaire dans cette perspective ?

BR : La réflexion de Québec solidaire est encore embryonnaire sur cette question stratégique. À ce moment-ci, on peut dire que Québec solidaire est à gauche d’abord et par principe, mais souverainiste pour des raisons stratégiques et par nécessité. Si on croyait possible d’obtenir le respect de la spécificité et du droit à l’autonomie du Québec sans passer par la rupture avec l’État fédéral, il y aurait à tout le moins un courant fédéraliste significatif dans QS. Mais notre position en faveur de la souveraineté a été adoptée par une majorité écrasante. Il nous semble nécessaire de passer par cette rupture pour effectuer toutes les autres : avec l’impérialisme, le néolibéralisme, le productivisme, etc.

On se distingue aussi clairement du mouvement politique PQ-BQ par notre conception de la manière d’arriver à la souveraineté. Pour les Péquistes, il s’agit d’obtenir d’une population essentiellement passive le mandat de négocier « quelque chose » avec l’État canadien. Pour nous, il s’agit au contraire de mobiliser la population à travers une démarche de démocratie participative afin de définir collectivement un projet social et démocratique d’ensemble, puis de prendre les moyens nécessaires pour réaliser ensemble ce projet. Par une telle démarche, on ouvre à tout le moins la porte à une convergence de la lutte nationale avec les questions sociales, alors que le péquisme est fondé sur la séparation drastique de ces deux dimensions.

ÀB ! : D’ATTAC-Québec aux courants libertaires en passant par D’abord solidaires, plusieurs entretiennent une relation ambiguë avec QS, un mélange à la fois de sympathie pour un parti politique défendant des positions globalement progressistes et de méfiance vis-à-vis de la « forme parti » associée à l’électoralisme, à l’opportunisme, au verticalisme et à la subordination des mouvements sociaux. Pour contrer cette dernière perception, l’UFP s’était qualifiée de « parti des urnes et de la rue », avec un succès mitigé.

BR : Je peux comprendre le scepticisme face aux partis politiques en général, surtout pour les gens qui ont milité dans les années 1970 et sont passés par l’expérience du PQ ou des groupes « M-L ». Je pense aussi que des mouvements sociaux massifs et mobilisés sont le fondement de tout projet de transformation sociale. On ne cherche pas à dominer et à coordonner les luttes sociales à partir du quartier général du parti. Mais on ne veut pas être un simple « bras électoral » des organisations syndicales ou populaires non plus.

Ce qu’on cherche à réaliser, par notre pratique, c’est plutôt une sorte de symbiose entre la vie du parti et celle des mouvements, chacun contribuant au développement de l’autre. Il y a des choses qu’un parti peut faire et qui échappent aux mouvements sociaux, et pas seulement présenter des candidatures aux élections. On peut par exemple se demander ce qu’on ferait si on se retrouvait « au pouvoir ». Mais je ne pense pas exagérer en disant que « le pouvoir » pour les militantes de Québec solidaire n’est pas vraiment l’objectif. Gagner des élections, bien entendu, c’est ce qu’un parti souhaite accomplir, mais des victoires électorales n’auraient de sens que si elles permettaient de réaliser au moins en partie notre programme, et ça, je ne pense pas que ce serait possible sans des mouvements sociaux mobilisés.

D’un côté, il y a « prendre le pouvoir » tel qu’il est déjà et se retrouver à « mieux gérer » le néolibéralisme ; de l’autre, il y a « prendre le pouvoir » pour transformer ses structures mêmes et défier le consensus politique bloquant tout progrès social depuis 30 ans. Je pense que QS cherche la seconde option et qu’il n’y aurait pas beaucoup d’enthousiasme dans le parti si on s’enlignait vers la première.

ÀB ! : QS s’est récemment déclaré comme un « parti des travailleurs et des travailleuses », ce qui rompt avec la tendance de la dernière décennie à escamoter la figure de la classe ouvrière dans le discours politique, au profit de celles du « simple citoyen » et de la « classe moyenne ». Qu’exprime ce virage, si c’en est un, tant en termes stratégiques qu’en termes d’identité ?

BR : Québec solidaire se veut le parti de l’ensemble des mouvements sociaux progressistes, dont le mouvement syndical. Il n’y a rien de nouveau là-dedans. On veut aussi représenter les intérêts de cette majorité de travailleuses et de travailleurs n’ayant pas de syndicat. Mais le terrain sur lequel va se déterminer l’avenir politique du mouvement ouvrier, c’est celui des syndicats eux-mêmes. Pour qu’il y ait une véritable politique ouvrière, il faut que les organisations ouvrières se décident à faire de la politique.

D’ici là, tout ce que QS peut faire, c’est tenter de regrouper cette minorité de syndicalistes en rupture avec la stratégie actuelle et élaborer un programme économique démontrant qu’il y a une alternative au consensus néolibéral. Ce sera d’ailleurs un des sujets abordés dans les étapes à venir de l’élaboration du programme, au cours des deux ou trois prochaines années. Il faut souligner que dans cette démarche, les non-membres que ça intéresse seront invités à participer. Il me semble qu’À bâbord ! serait un bon véhicule pour alimenter ces discussions avec des idées anciennes et nouvelles !

ÀB ! : L’écrivain états-unien Thomas Frank, dans son livre Pourquoi les pauvres votent à droite, oppose la « guerre culturelle » à la « lutte des classes ». Selon lui, la gauche a abandonné la deuxième pour se consacrer à la première, laquelle consiste en une lutte contre les exclusions identitaires (raciales, culturelles, sexuelles), les fondamentalismes religieux et le conservatisme moral. Selon Frank, cette guerre culturelle est perdue d’avance, car ainsi la gauche délaisse le terrain des luttes économiques en se réfugiant dans une supériorité éthique que les populistes de droite peuvent habilement condamner comme élitiste. Un exemple qui vient immédiatement en tête au Québec est l’opposition entre, d’une part, « Hérouxville/ADQ » et, d’autre part, « gauche cosmopolite/Plateau Mont-Royal »… Y aurait-il des leçons à tirer de cette analyse pour Québec solidaire ?

BR : Bien des militantes se sont tournés vers les mouvements de type identitaire dans les années 1980 et 1990 pour deux ensembles de très bonnes raisons. Premièrement, la plupart des organisations de la gauche ouvrière avaient abandonné la tradition de lutte contre l’oppression au profit d’un ouvriérisme étroit et de méthodes de travail autoritaires. Deuxièmement, le mouvement ouvrier dans son ensemble a subi une série de défaites à partir de la fin des années 1970, ce qui a mis fin à une décennie de luttes radicales et ouvert la porte à l’ère néolibérale. Dans ce contexte, les traditions politiques ouvrières n’étaient pas très attirantes pour ceux et celles qui voulaient remettre en cause l’ordre établi.

Je pense que ce serait une erreur stratégique fatale de laisser tomber toutes ces luttes pour revenir à l’ouvriérisme des années 1950. Le défi de la gauche aujourd’hui est de réaliser une nouvelle synthèse stratégique incluant les questions sociales et économiques en même temps que la lutte contre le racisme, le sexisme, l’homophobie, etc. Il n’y a pas de raison d’opposer ces deux types de lutte. Quand les femmes demandent l’équité salariale, elles mènent une lutte féministe et syndicaliste en même temps. S’opposer au militarisme est à la fois un combat pour que nos ressources soient dédiées à la satisfaction des besoins humains (logement, éducation, culture…) et l’expression d’une solidarité internationale contre l’impérialisme et le racisme qui l’accompagne invariablement.

Il n’y a pas de barrière sociologique empêchant Québec solidaire d’obtenir des appuis significatifs au Saguenay ou en Abitibi autant que sur le Plateau. Il s’agit simplement d’un défi organisationnel. Les 10 % obtenus par Bill Clennett à Hull lors des dernières élections partielles montrent bien qu’il n’y a pas que Mercier (29 %) et Gouin (26 %) qui offrent un terrain fertile pour QS. Partout, nos appuis sont bien plus grands que le nombre de nos membres et on a la sympathie de bien des gens qui n’ont pas encore fait le saut et décidé de voter pour nous. La priorité des prochaines années sera de démontrer notre pertinence et d’apparaître de plus en plus comme une alternative crédible aux trois partis qui se partagent aujourd’hui l’Assemblée nationale. Pour ce faire, on aura besoin de plus de membres, radicaux comme modérés, néophytes comme aguerris, dans toutes les régions du Québec.

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