Condition étudiante

Le « savoir se taire »

Éric Martin

Au Québec, on n’a jamais autant parlé de l’importance de la critique, de l’économie du savoir et de la liberté de choix des étudiants-investisseurs. Ceux-ci sont appelés à choisir leur cursus avec flair pour augmenter leur marge de manoeuvre lorsque viendra le temps de s’intégrer dans la hiérachie économique. Or, même s’il semble accroître l’autonomie des individus, ce discours sur la « liberté » masque, dans les faits, une considérable réduction de celle-ci sous l’emprise de la pensée stratégique permettant de s’adapter aux injonctions des flux d’information et de capitaux.

Le passage jadis obligé à travers une institution d’enseignement pour devenir autonome devient de plus en plus embrigadement violent des jeunes cerveaux pour servir l’autonomie du système de l’économie financiarisée, devenu centre de décision anonyme de l’orientation du monde. Ceux qui prétendraient résister à cette « réalité » qu’il s’agirait d’intégrer à toute vitesse sont traités avec mépris et infantilisés. À entendre les administrations universitaires, il semblerait que la pensée critique étudiante n’ait plus qu’un usage : se soumettre volontairement à un monde forclos.

Toutes les « compétences » et libertés individuelles concédées à l’étudiant ne servent en définitive qu’à l’atomiser, c’est-à-dire le couper de tout, avant de le réintégrer, comme être polymorphe, dans un monde sur l’organisation duquel il n’a aucune emprise. Le tout dans l’indifférence totale d’une communauté qui l’a déjà sacrifié sur l’autel du fatalisme et du syndicalisme de partenariat. Une communauté dont il est, du reste, appelé à s’arracher pour être un « citoyen du monde », c’est-à-dire habiter nulle part.

La liberté, pour quoi faire ?

L’étudiantE-bénéficiaire, celui qui investirait dans une formation taillée à la mesure de ses « besoins » et à ceux de l’employeur pour en tirer un rendement maximal au plan salarial, semble jouir de la liberté totale puisqu’on lui permet, en apparence, de « placer ses billes » à sa convenance et de « ruser » pour se tailler la plus belle place au soleil. Il apparaît ainsi appartenir à la caste des affranchis, de « ceux à qui on ne la fait pas », sorte d’insaisissable corsaire maître de son existence et capable de se tenir à bonne distance de l’institution, du syndicat et de l’employeur qui prétendraient avoir la main sur lui.

Cette apparente indépendance, célébrée dans la publicité des universités, masque plutôt l’emprise croissante de l’idée « d’adaptation stratégique » de l’étudiante à la réalité. L’éducation, payée de plus en plus cher, devient de plus en plus de mauvaise qualité à mesure qu’elle se réduit au reflet et à la répétition, sous forme de slogans managériaux, des processus opérationnels dans lesquels l’étudiante doit s’oublier.

La transmission de culture et de connaissance propre à l’institution universitaire était censée forger l’autonomie de l’individu en dotant celui-ci d’une capacité de s’abstraire des exigences immédiates de l’économie, c’est-à-dire l’inscrire dans un rapport de distance à la réalité. Ce rapport s’inverse, ou plutôt, s’effondre, dans une tentative de réduire au maximum la distance entre le cerveau étudiant et l’opération de la réalité. Le savoir prend alors racine non pas dans la tradition intellectuelle mais dans le réel empirique qu’il s’agit de recopier mentalement.

Tous les programmes qui ne peuvent prétendre contribuer à ce branchement sur le réel et à cette applicabilité pratique se voient de plus en plus sommés de justifier leur existence. Les disciplines pures, liées à la mission universitaire de transmission de la connaissance universelle, n’ont que peu d’usages pratiques dans la guerre économique de la concurrence dans laquelle il s’agit d’embrigader les étudiantEs. Ces disciplines apparaissent dès lors obsolètes, tout comme l’institution à laquelle elles appartenaient, à mesure que celle-ci se transforme en caserne comptable.

La production en série de déracinés autonomes

Le discours sur l’autonomie des étudiants et des institutions sert en définitive à les « libérer » de toute appartenance commune pour augmenter leur malléabilité vis-à-vis d’une réalité de plus en plus « mouvante », toujours changeante, c’est-à-dire insaissisable, et de ce fait indépassable. À ceux et celles qui refusent de devenir des hommes et des femmes « sans qualité », le message envoyé est clair. D’abord, l’infantilisation : « La place des étudiants n’est pas dans la rue, mais sur les bancs d’école » ; le discrédit : « Nous ne négocions pas avec des gens violents » ; puis l’autoritarisme doublé de réalisme : « Le dégel des frais de scolarité est inévitable. » Quand l’ostracisme idéologique ne fonctionnera pas, on enverra l’anti-émeute et des injonctions légales contre les récalcitrants immobilistes qui résistent encore aux appels à se liquéfier.

Le plan : marteler la réalité à coup de matraque, de sorte que tout le monde soit libre de penser la même chose. Déjà, cela semble avoir fonctionné pour une bonne part de la population et des mouvements sociaux. Où étaient les syndicats, passés « du combat au partenariat » (Piotte), lorsque la grève étudiante secouait l’UQAM en crise, voire tout le Québec en 2005 ? La résistance étudiante rencontre partout l’indifférence lorsqu’elle refuse le déracinement culturel et politique de sa liberté, de son institution, de sa communauté. Les journalistes racontent les grèves comme des anomalies, et l’on sent poindre dans leur voix l’attente fébrile de leur fin. Écrire une histoire avec comme priorité le point qui la finira, une veulerie qui appelle la complicité du spectateur, l’air de dire : «  Z’êtes tanné, vous aussi, qu’ils exhibent leur douleur hein ?...indécent...tss ! » Et où sont les professeurs ?

Au-delà du lobbyisme et du pessimisme

Pire encore, la dépolitisation de la direction que prennent l’éducation, le Québec et le monde triomphe dans le « pragmatisme » des fédérations étudiantes « collabo », adeptes de lobbyisme et de cogestion. Quant à elle, la frange gauche du mouvement étudiant reste trop souvent réactive, désorganisée, spontanéiste et romantique. Que cette négation immédiate de la contrainte se mue souvent en défaitisme cynique, voire morbide, lorsque l’on s’épuise à résister à la réalité à partir de la seule énergie de sa conviction... cela ne doit pas surprendre.

C’est que le monde ne semble offrir aucune prise, tant il semble colonisé de part en part par le capital, à laquelle s’accrocher pour rouvrir de nouvelles brèches de liberté. Ce pessimisme doublé de pan-économisme, qui postule que la production totale est déjà un fait avéré, tend à confondre la distorsion idéologique de la réalité avec celle-ci. Elle tend ainsi à recouvrir d’un linceul les institutions concrètes qui, sans correspondre à leur idéal, ne sont à tout le moins pas encore complètement phagocytées par le capital. L’université n’est pas encore une machine dédiée au « suicide des sociétés » (Freitag), et c’est précisément ce qui permet encore de penser, en son sein, qu’on puisse la sauver et le monde avec, à partir de ce qui reste encore comme liberté au fond de l’abîme.

Malgré les critiques qu’il faille continuer de soulever, c’est encore dans la frange gauche du mouvement étudiant que je place tous mes espoirs. Car c’est chez elle que vivent encore les idées de syndicalisme de combat et de gratuité scolaire, ce qui la place déjà en marge du mainstream idéologique. C’est elle qui porte encore in potentia le combat pour l’université, la société, et pour l’existence d’une communauté politique où plonger nos racines. Il reste à espérer qu’elle ne soit pas sourde à ce qu’elle est appelée à devenir, et qu’elle ne trouve pas sur son chemin la même indifférence qui l’a, jusqu’ici, accueillie. Cela ne sera pas chose facile, tant les intellectuels organiques de l’overclass section Québec ont investi d’efforts pour parachever l’acculturation nécessaire à l’hégémonie de la rationnalité instrumentale de l’économie débridée.

Entre éducation et catastrophe

S’ouvre une ère faite de long travail de reconnaissance et d’éducation, dans l’ensemble de la société, où l’on doit réapprendre, au-delà de l’individualisme libéral éhonté et du matérialisme vulgaire, à remettre l’économie à sa place. Cela passe par la reconnaissance de ce qu’est et doit être l’éducation, au-delà de son « autogestion » par les individus « autonomes » ou les puissances organisées du capital, et au-delà de l’économicisme total auquel tendent à la rapporter la « critique » et le discours instrumental.

L’éducation ne s’inscrit pas dans l’immédiateté du besoin, de l’intérêt, de la force, mais se conjugue au temps, long, de la parole dont elle est tissée. Au moment où tend à s’abolir tout retrait, c’est-à-dire au moment où l’éducation tend à être réduite au silence pour laisser place au bruit de la machinerie capitaliste et au silence de l’appareil financier, il appert que le plus urgent pour les étudiants n’est pas de cultiver la « liberté de choix » de la jeunesse rebelle que font miroiter les opérations publicitaires des universités et des banques (« Tu n’as pas encore d’hypothèque ? ! »).

Plutôt, la lutte pour l’université, la lutte contre le capitalisme exigent que l’on accepte d’appartenir au monde avec humilité, obligés que nous sommes devant l’être-advenu. À l’autoritarisme infantilisant des ministres capitalistes, il convient d’opposer l’autorité et l’intégrité d’une communauté universitaire, d’une communauté politique, chargées de la transmission critique de la connaissance. À l’autonomie infantilisante du capital, il faut opposer une conception de l’autonomie qui soit riche d’un contenu, celui de l’héritage culturel au coeur duquel loge toujours le secret de la liberté humaine.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Éric Martin

Professeur de philosophie, Collège Édouard-Montpetit

Chercheur à l’IRIS

P.-S.

Éric Martin

Doctorant en pensée politique, Université d’Ottawa

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