Dossier : Hull, ville assiégée

Le quart-monde de l’Outaouais

Inégalités et santé masculine

Alex Dumas

Regarde. Je suis tanné de me battre avec la vie. La vie n’est pas assez belle… Qu’est-ce qui a de beau ? Je ne dis pas si j’avais une grosse maison, puis j’avais un gros compte de banque, le gros char et tout le kit. Peut-être que là, je te dirais : « La vie est belle.  » Mais, quand t’es tombé sur l’aide sociale, pfff, t’as plus de vie mon grand.

- Max, 44 ans, chômeur, 3e infarctus

Une région riche, mais malade

Cette année, l’agglomération d’Ottawa-Gatineau arrive bonne première au palmarès de la qualité de vie des villes canadiennes du magazine économique Money Sense. Ce classement n’est pas étonnant puisque selon l’Institut de la statistique du Québec, la Ville de Gatineau détient l’un des revenus personnels moyens (34 459 $) les plus élevés et l’un des taux de chômage les plus faibles (5,5 %) parmi les régions métropolitaines de recensement (RMR) du Québec.

Cette position enviable cache une autre réalité, soit la pauvreté de son centre-ville et les problèmes sociaux et sanitaires qui s’y rattachent. Selon un rapport de la Direction de la santé publique de l’Outaouais [1], la Ville de Gatineau détiendrait des indicateurs de santé paradoxaux pour une ville relativement riche. Elle est caractérisée entre autres par de fortes inégalités sociales sur le plan de la santé et une surmortalité par rapport aux autres RMR du Québec. À titre d’indicateur, la santé des hommes du dernier quintile de revenu y est particulièrement préoccupante : leur espérance de vie à la naissance est de 10 années inférieure à celle des femmes du quintile supérieur et de 5 années de moins des hommes de ce même quintile.

Des explications  : une étude sur la santé des hommes

Le lien entre la santé et les caractéristiques socioéconomiques d’un groupe social a clairement été démontré. En effet, l’état de la santé d’une population nous permet d’établir un véritable bilan social d’une région à un moment précis de son histoire. Au Québec, comme dans toutes les sociétés d’abondance, la santé constitue un des indicateurs les plus fiables du bien-être d’une collectivité donnée. L’espérance de vie et les taux de mortalité sont souvent repris à des fins comparatives pour illustrer le succès ou l’échec d’une politique sociale.

Depuis septembre 2008, plus de 90 heures d’entrevues ont été réalisées auprès de 60 hommes de trois niveaux socioéconomiques de la grande ville de Gatineau. Cette démarche a été entreprise dans le cadre d’une étude de l’Université d’Ottawa et nous a permis d’approfondir nos connaissances sur les habitudes de vie des hommes moins bien nantis du Vieux-Hull [2]. Selon les analyses des données, les liens entre la position sociale d’un individu et sa santé seraient un vecteur de recherche prometteur à explorer.

Un environnement social offrant bien peu d’espoir

Historiquement, le Vieux-Hull a été identifié comme le cœur de la classe ouvrière de l’Outaouais. Or, depuis les bouleversements engendrés par les chantiers de la fonction publique fédérale et l’érosion de son secteur industriel, le quartier a perdu près de la moitié de sa population. Comme en témoigne l’Atlas de santé et des services sociaux, le Vieux-Hull se compare maintenant aux autres enclaves de pauvreté urbaine du Québec. On pourrait expliquer cette transition d’un secteur ouvrier à un secteur de déclassement par un double processus de ghettoïsation, soit l’exode de ceux ayant la capacité de s’établir en banlieue et l’arrivée de groupes moins bien nantis qui recherchent des logements peu coûteux situés à proximité des services sociaux. Une balade dans les rues du quartier permet de constater les signes de pauvreté (délabrement des maisons, prostitution, absence d’épicerie, soupes populaires et hébergements pour sans-abri).

Un terreau peu fertile pour l’adoption de saines habitudes de vie

L’adoption d’habitudes de vie saines exprime avant tout un désir d’améliorer sa propre santé et, selon nos entrevues, celui-ci varie fortement selon la position sociale. Le contexte socioéconomique s’inscrirait ainsi dans les esprits des hommes et agirait comme obstacle à leur santé. Quatre tendances lourdes observées chez les interviewés permettent de mieux comprendre l’effet de la pauvreté masculine sur les habitudes de vie nécessaires à la santé  :

  • Leur priorité est accordée à la stabilité financière plutôt qu’à la santé ; leur préoccupation pour les urgences de la vie quotidienne supplante celle liée à la prévention des maladies.
  • Leur méfiance d’autrui engendre une résistance à l’imposition d’un régime de santé et un scepticisme envers les conseils prodigués par leurs professionnels. Souvent, les styles de vie recommandés ne correspondent pas aux possibilités offertes par leurs conditions de vie.
  • Leur perception d’avoir un faible contrôle sur leur propre vie se traduit par un défaitisme devant une amélioration possible de leur santé et une résignation devant la maladie.
  • La sauvegarde de leur dignité et la crainte du déshonneur sont entretenues par des attitudes et comportements « hypermasculinisés » potentiellement nocifs pour la santé (minimisation de la sévérité d’une maladie, poursuite d’activités à risque, atténuation de l’importance de la convalescence et des suivis médicaux).

La voie de la solidarité

S’il faut se réjouir que l’espérance de vie au Québec compte parmi les plus élevées du monde, les inégalités sociales de santé constituent cependant des problèmes fort alarmants et posent des défis de taille pour des villes comme Gatineau, dont celui de répartir la richesse, de réduire la pauvreté de son centre urbain et de redonner espoir dans une vie meilleure pour ceux qui y habitent. À ce sujet, les études en santé publique sont claires. S’il est vrai qu’ultimement l’individu est responsable de ses actes, les politiques sociales visant à réduire la pauvreté ont des effets indéniables sur la volonté d’ améliorer sa santé.

Au début du XIXe siècle, les maladies infectieuses qui sévissaient dans les foyers de pauvreté ont éveillé la conscience des classes dominantes quant à la nécessité d’un contrat social entre riches et pauvres. L’augmen­tation de la qualité de vie des pauvres avait en effet une incidence sur la santé des riches en prévenant la propagation des maladies. Aujourd’hui, si ce type de contrat s’est institutionnalisé avec la loi sur l’universalité des soins de santé, on constate par ailleurs la naissance d’un discours méprisant envers les groupes moins bien nantis, faisant appel à leur soi-disant responsabilisation : « Les pauvres sont les artisans de leur propre malheur » et au fardeau social : « Les pauvres fragilisent la qualité de nos services sociaux  », etc. L’histoire nous dira si les décideurs régionaux prendront la voie de la marginalisation des résidantEs les plus vulnérables ou celle de l’entraide et de la solidarité.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Alex Dumas

Professeur à l’École des sciences de l’activité physique, Université d’Ottawa

NOTES

[1] Jean-Pierre Courteau et Philippe Finès, Évolution de 1986 à 1996 de la relation entre le revenu et la mortalité en Outaouais urbain, dans l’ensemble des grandes villes du Québec et au sein de l’agglomération d’Ottawa-Gatineau, Direction de la santé publique de l’Outaouais et Statistique Canada, 2004.

[2] Étude subventionnée par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (410-2007-0257). Je remercie chaleureusement Mathieu Savage, Cindy Bergeron et Julie Diotte pour leur contribution en tant qu’assistants de recherche sur ce projet.

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