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Dossier : Hull, ville assiégée

Le patrimoine industriel du secteur Hull

Un héritage à préserver

Michel Prévost

Le secteur de Hull, à Gatineau, n’a pas toujours eu bonne réputation. En effet, le Vieux-Hull a longtemps porté le titre de petit Chicago alors que son patrimoine ouvrier et industriel suscitait souvent le mépris. Dès 1950, l’urbaniste Jacques Gréber, qui contribue grandement à l’embellissement de la région de la capitale, recommande d’expulser les activités industrielles du centre-ville de Hull et de démolir les bâtiments voués à cette vocation. L’éminent historien Marcel Trudel, pour sa part, interrogé par un journaliste du Droit, estime que «  Hull était demeurée une misérable ville ouvrière, de gagne-petit, aux maisons vieillottes, sans intérêt historique ni architectural, un gros village triste [1]. »

Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour enfin réaliser partout au Québec que le patrimoine industriel fait partie de notre histoire et que nous devons le préserver pour les générations à venir. Nous retraçons ici le passé industriel de Hull, son essor, son déclin et le réveil pour le patrimoine industriel qui s’est manifesté au cours des 20 dernières années.

Les débuts et l’essor de l’industrie hulloise

En 1800, Philemon Wright, un propriétaire terrien du Massachusetts, arrive en Outaouais avec ses proches pour fonder une communauté agricole. Le fondateur du canton de Hull ne s’intéresse pas uniquement à l’agriculture puisqu’il aménage un petit centre industriel aux chutes des Chaudières. Au départ, Wright rêve d’une colonie agricole, mais il comprend vite que la forêt de la région peut servir la Grande-Bretagne. En 1806, environ 50 radeaux de bois équarri quittent Hull pour Québec. Wright vient de changer la vocation de la région et l’industrie du bois va vite remplacer l’agriculture.

En 1875, à la suite de l’installation de l’Amé­ricain E.B. Eddy, Hull devient une ville et ses industries connaissent un essor remarquable grâce aux nombreuses scieries, au fabriquant de haches Washburn and Walters et à la filature Hanson. Un tournant majeur s’opère lorsqu’Eddy se lance aussi dans les pâtes et papiers.

Le 26 avril 1900, un incendie détruit une grande partie du secteur industriel de Hull [2]. La population se relève difficilement et plusieurs scieries ne sont pas reconstruites. Ce n’est cependant pas le cas d’Eddy qui double ses installations. Dès 1901, sa fabrique d’allumettes fonctionne à plein régime, tout comme ses usines de pâtes et papiers.

Plusieurs industries s’installent à Hull au tournant du XXe siècle. En 1896, George Matthews érige un abattoir-salaison, qui deviendra la Canada Packers et, en 1903, la International Portland Cement construit ses installations où se trouve le Casino du Lac-Leamy. Trois ans plus tard, la compagnie de textiles Woods d’Ottawa s’établit du côté québécois, puis, en 1914, la Hull Iron and Steel Foundries ouvre ses portes.

Bref, l’économie de Hull se diversifie et on y trouve des activités de toutes sortes  : cimenterie, mécanique, production de lait, de briques, d’articles en laine et d’explosifs. Ces activités font de Hull l’un des principaux centres industriels du Québec.

Le déclin

Comme dans de nombreuses villes du Québec, le déclin industriel de Hull commence peu avant la Seconde Guerre mondiale et s’accentue après 1945. Le milieu des années 1950 marque un tournant lorsque le gouvernement fédéral construit l’Imprimerie nationale. Cette implantation annonce le début d’un transfert progressif de bureaux fédéraux d’Ottawa à Hull. Aujourd’hui, plus de 30 000 fonctionnaires travaillent à Gatineau et le fédéral s’avère le premier employeur de la ville.

Mis à part les Produits Kruger, dont les terrains ont été achetés par la Commission de la capitale nationale et qui mettront fin à leur production au cours des années à venir, il ne subsiste aucune des activités du passé forestier de Hull. Même la Domtar ferme en 2007 les anciennes usines de la Eddy, mettant fin à plus de 150 ans d’histoire industrielle.

Un patrimoine menacé

Le changement de vocation de Hull après 1970 a des répercussions déplorables sur le patrimoine bâti. De 1969 à 1975, les projets du gouvernement du Canada et du gouvernement du Québec entraînent la démolition de plus de 1 500 bâtiments au centre-ville, touchant 6 000 personnes [3]. Parmi les victimes, on trouve plusieurs maisons allumettes, témoins de l’habitation ouvrière et les édifices de la  Eddy où se trouve maintenant le Musée canadien des civilisations. Seule la tour de lessivage échappe aux démolisseurs.

En 1985, la Canada Packers est incendiée par des vandales. Peu de voix s’élèvent à l’époque contre la disparition progressive de notre patrimoine industriel. Il ne faut cependant pas croire que seul le patrimoine industriel de Hull est menacé. En fait, partout, nos anciennes usines demeurent les parents pauvres du patrimoine bâti. On n’a qu’à penser aux abords du canal Lachine à Montréal. Des groupes commencent tout juste à prendre conscience de l’importance de la préservation de ces témoins de notre passé industriel. L’Association québécoise pour le patrimoine industriel voit enfin le jour en 1988. Ajoutons que la taille imposante des bâtiments et des sites industriels pose tout un défi.

À Hull, la situation s’explique aussi par le Projet d’aménagement de la Capitale nationale, appelé le plan Gréber, adopté en 1950 pour développer à long terme la région de la capitale. L’urbaniste français Jacques Gréber conçoit en effet un plan d’urbanisme pour développer la région de la capitale et en faire la Washington du Nord comme en rêvait le premier ministre canadien Wilfrid Laurier en créant, en 1899, la Commission d’embellissement d’Ottawa, l’ancêtre de la Com­mission de la capitale nationale (CCN).

Gréber veut assurer un développement ordonné et embellir la région de la capitale en créant, notamment, une ceinture de verdure, de belles promenades et en agrandissant le parc de la Gatineau. En revanche, pour l’éminent urbaniste, l’activité industrielle des centres-villes est incompatible avec ses projets. Il recommande donc de déplacer l’activité industrielle des centres et de faire disparaître les anciens bâtiments et les voies ferrées. De surcroît, le plan Gréber spécifie que l’industrie du bois et des pâtes et papiers, pourtant élément identitaire si déterminant dans l’Outaouais, est peu désirable pour le centre urbain d’une capitale.

Certes, on peut louer la vision d’embellissement de Gréber, mais on peut aussi lui reprocher de n’avoir pas compris l’importance de la préservation de notre patrimoine industriel. À sa décharge, précisons qu’il ne sera pas le seul…

Un tournant majeur : les préoccupations patrimoniales

On assiste, au tournant du XXIe siècle, à un éveil à l’importance de préserver les derniers témoins du patrimoine industriel du ruisseau de la Brasserie. Ainsi, l’ancienne usine de pompage d’eau devient un théâtre municipal, alors que l’ancien Château d’eau héberge la brasserie Les Brasseurs du Temps. Par ailleurs, on restaure l’ancienne fonderie pour y aménager un centre de soccer intérieur et on fait de même avec l’ancienne filature de la Hanson Mills qui accueille un lieu de création et de diffusion en arts visuels et médiatiques. Enfin, le quartier des patrons anglophones, Eddyville, aujourd’hui devenu le village d’Argentine, s’avère bien entretenu, mis en valeur [4] et protégé par le premier site du patrimoine de la Ville de Hull créé en 1991.

Cela dit, il reste un sujet majeur d’irritation dans le secteur : les anciens bâtiments de la E.B. Eddy, propriétés de la Domtar. En 1998, la Société d’histoire de l’Outaouais (SHO) s’oppose vivement à la demande de démolition visant ces témoins de notre patrimoine industriel, et son président prépare un avis d’intention de classement. Pour la SHO, il faut sauver ces bâtiments situés au cœur du berceau industriel et historique de l’Outaouais. En fait, ces édifices, construits à la fin du XIXe et restaurés après le Grand feu de 1900, s’avèrent les derniers vestiges industriels de ce siècle dans la région de la capitale. Les études de Michelle Guitard démontrent aussi qu’ils sont uniques, puisque les usines construites à la même époque sont presque toutes en brique. L’historienne souligne que « ces bâtiments se singularisent par leur matériau, la pierre [5]. » La lutte commencée en 1998 fut longue, mais le ministère de la Culture et des Communications s’est finalement montré sensible à notre argumentaire et, en 2001, les anciens bâtiments sont reconnus monuments historiques.

Bien que reconnus, ces édifices sont maintenant vides. Certes, il faut tout de même se réjouir puisqu’ils ne sont pas tombés, comme tant d’autres, sous le pic des démolisseurs. On finira bien par leur trouver une nouvelle vie. Le député fédéral de Gatineau, Richard Nadeau, mène une campagne pour faire en sorte qu’y soit installé le nouveau Musée canadien des sciences qui remplacera l’ancien situé dans des locaux inadéquats à Ottawa. Il faut l’appuyer, car ce serait une bonne façon de mettre en valeur ces bâtiments historiques et ce site exceptionnel de notre riche patrimoine industriel. Il existe d’ailleurs de très bons exemples qui peuvent servir de modèles. Soulignons, en particulier, la Cité de l’énergie à Shawinigan au Québec et La Fourche, à Winnipeg au Manitoba. Ces deux anciens sites industriels, longtemps laissés à l’abandon, sont aujourd’hui très animés et leur riche passé industriel est vraiment mis en valeur. De plus, les deux endroits contribuent au développement touristique et économique des deux villes. À quand le tour du secteur des chutes des Chaudières ?

ARTICLE ÉCRIT PAR
Michel Prévost

Archiviste en chef de l’Université d’Ottawa et président de la Société d’histoire de l’Outaouais

NOTES

[1] Cité par Marcel Gingras, Le Droit, 31 janvier 2011, p. 13.

[2] Raymond Ouimet, Une ville en flamme, Hull, Vent d’Ouest, 1996, p. 69-95.

[3] Le nombre d’habitations démolies et de personnes expulsées varie selon les sources. Nous citons ici Roger Blanchette, L’Outaouais : histoire en bref, Québec, PUL, 2009, p. 13.

[4] Michelle Guitard et al., Le village d’Argentine. Quelques mots d’histoire, Hull, Association du patrimoine du ruisseau de la Brasserie, 1992.

[5] Michelle Guitard, E.B. Eddy, site industriel, étude pour le ministère de la Culture et des Communications, 1999, p. 140.

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