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Dossier : Hull, ville assiégée

« Une région encore colonisée et un petit peu aliénée »

Un entretien avec Bill Clennett

Jean-Pierre Couture

Montréalais d’origine et résidant de l’Outaouais depuis le début des années 1970, Bill Clennett est le candidat de Québec solidaire dans Hull. Parmi ses multiples combats, il milite pour une conception progressiste de la vie urbaine dans une ville trop longtemps confinée dans sa dépendance structurelle envers Ottawa.

J-P. C. : Règle générale, les gens de Montréal et d’ailleurs au Québec connaissent plutôt mal la région de l’Outaouais et de la capitale fédérale. Comment présenteriez-vous la région à ceux et celles qui n’en ont qu’une vague idée ?

B. C. : C’est effectivement une région qui prête à confusion et qui peut être assez mal perçue. On assimile cette région à l’Ontario et on ne reconnaît pas beaucoup sa spécificité. Sans sombrer dans le nationalisme primaire, on devrait non seulement reconnaître que l’Outaouais est québécois, mais admettre aussi que sa réalité économique en fait une région qui demeure encore colonisée et un petit peu aliénée. La spécificité de la région doit aussi composer avec le fait que la majorité de ses habitants viennent d’ailleurs ou sont établis ici depuis une génération. Toutefois, je remarque que plutôt que de nourrir une nouvelle identité régionale, ces gens de partout sombrent rapidement dans la même attitude, typique de cette région depuis la Confé­dération : ils deviennent majoritairement des électeurs libéraux dépendants d’Ottawa. Mais le problème d’identité de la région n’est pas inscrit dans nos gènes ! C’est plutôt le reflet de la réalité économique d’une région frontalière. Je pense au contraire que le caractère frontalier de la région devrait servir (ou aurait dû servir) d’occasion pour une affirmation identitaire forte et une expression de la différence et de la richesse d’une culture distincte en face d’Ottawa.

J-P. C. : Parlez-nous de votre comté, la circonscription de Hull.

B. C. :Il y a cinq circonscriptions provinciales en Outaouais. Celle de Hull recoupe essentiellement les limites de l’ancienne ville de Hull. Toutefois, ce qui est assez problématique ici c’est que les cinq circonscriptions (Chapleau, Gatineau, Hull, Papineau et Pontiac) se divisent chacune une partie de la population urbaine de la grande agglomération de Gatineau. Elles représentent chacune un morceau important du tissu urbain, mais en même temps il n’y a aucun comté majoritairement rural. Tous les comtés vivent donc dans cette dépendance structurelle envers Ottawa et il n’y a pas moyen de représenter les intérêts distincts des populations rurales. Au plan municipal, la fusion des cinq anciennes municipalités a permis de mettre fin à la compétition fiscale entre les anciennes villes, mais malheureusement l’étalement urbain se poursuit de plus belle, tout comme la construction de nouveaux centres commerciaux. Le développement des autoroutes 5 et 50 et l’élargissement des routes rurales n’ont fait que faciliter, d’ailleurs, l’extension des banlieues et des nouveaux développements conçus en fonction de l’automobile.

Les grandes aberrations d’une région vassalisée

J-P. C. : Dans le cadre de la politique québécoise, est-ce que l’Outaouais est une région abandonnée ?

B. C. : En fait, beaucoup de régions se sentent abandonnées au Québec et le cas de la région de l’Outaouais n’est pas pire qu’ailleurs, car d’autres régions vivent des situations insoutenables, en matière de santé notamment. Cela dit, il est clair que la posture de l’Outaouais comme ville-dortoir d’Ottawa fait en sorte que c’est l’attraction de la capitale qui définit tout, y compris pour les soins de santé et l’éducation postsecondaire. C’est une situation anormale. Au niveau de la santé, d’autres régions du Québec sont dépendantes des villes centres pour obtenir des soins spécialisées. Mais cela se vit différemment ici, car il faut traverser en Ontario pour pallier le manque de service. Il faut s’aliéner pour aller chercher ces services de l’autre côté, ce qui coûte des millions de dollars à la province chaque année. Une situation connue, prévue et même budgétée par un gouvernement du Québec complice.

Au niveau de l’éducation postsecondaire, la situation est encore plus flagrante et aberrante lorsque l’on réfléchit au problème chronique d’une identité propre à l’Outaouais. En tant que quatrième ville d’importance au Québec, nous n’avons pas une université aussi développée, articulée et complète que celle de Trois-Rivières ou Sherbrooke. Ici, l’attitude des élites au pouvoir a toujours été de se fier aux institutions d’Ottawa pour les études universitaires et techniques. La grande aberration, c’est que ces institutions ontariennes dépendent des étudiants québécois pour assurer leur viabilité. À coup de grandes subventions, on a développé un ensemble d’institutions franco-ontariennes (l’Hôpital Montfort, la Cité collégiale, l’Université d’Ottawa) qui sont, il faut le rappeler, le fruit d’un mouvement d’affirmation politique et identitaire. Je ne veux pas dénigrer ces luttes (moins menées par le peuple que par les élites économiques locales), mais il est clair pour moi que c’est une grande aberration que de construire des institutions pour des francophones minoritaires dans un but d’unité nationale, pour un pays bilingue, mais qui sont dans les faits structurellement dépendantes du Québec, c’est-à-dire que l’on doit meubler ces institutions avec des gens du Québec. Autant le Parti québécois que le Parti libéral sont complices de cette situation aberrante. Pour moi, indépendamment du statut politique du Québec, il importe de développer ici des institutions francophones fortes qui pourraient desservir les Québécois et les Franco-Ontariens. Ce serait une situation beaucoup plus normale et viable.

J-P. C. : En Outaouais, on dirait que les contradictions sociales et politiques sont plus exagérées ou exacerbées qu’ailleurs au Québec. Qu’on pense aux grands écarts de revenus dans une région fort riche, à l’asymétrie du rapport fédéral-provincial ou au recul de la langue française. Est-ce que cette région annonce un avenir triste pour le Québec ?

B. C. : Je trouve qu’il y a beaucoup d’éléments dans votre question ! Ce qui est sûr, c’est qu’au lieu d’avoir servi de moyen d’expression pour deux cultures fortes et riches, la frontière a plutôt servi de moyen d’affaiblissement du Québec. Et c’est difficile de se positionner là-dessus aujourd’hui étant donné le retour d’un repli identitaire qui fait reculer le Québec de beaucoup, notamment en ce qui a trait au progrès social. La peur de l’autre, pas juste des « Anglais » mais maintenant des «  étrangers  », on est dans ça actuellement. Alors, même s’il faut assurer l’intégrité culturelle québécoise et la promouvoir comme une richesse culturelle sur la Terre, il faut le faire dans une perspective d’ouverture envers notre voisin et envers les populations immigrantes qui vont nécessairement transformer notre culture. C’est un enrichissement commun. Cela dit, il demeure tout aussi vrai que la situation objective de l’Outaouais en est une d’aliénation et d’assimilation culturelle. Phénomène accéléré par le fait que ceux qu’on appelle crûment les « Anglais » n’ont plus vraiment peur des « méchants séparatistes » et qu’ils s’installent en masse de ce côté-ci. Il y a un plus grand confort à venir ici et, en raison d’un coût de la vie moindre au Québec, il peut être très intéressant pour « eux » de changer de quartier.

Sur la question du français, l’impact de tout ça est évidemment que la langue parlée dans la rue devient de plus en plus l’anglais, par «  compromis  » ou « accommodement  ». Je remarque aussi, de manière anecdotique mais très révélatrice, que sur l’Île de Hull, l’affichage informel est de plus en plus unilingue anglais. C’est très frappant lorsqu’on se ballade sur l’île. Et c’est là, je pense, le prix que l’on est en train de payer, malgré le travail d’un organisme comme Impératif français, pour ce manque de vigilance quant à la protection d’une culture francophone distincte ici en Outaouais.

Les principaux obstacles au développement d’un milieu de vie urbain

J-P. C. : Si l’on se penche spécifiquement sur la réalité de l’Île de Hull, quels sont les plus grands obstacles qui se dressent devant la revitalisation du centre-ville et la reconstruction d’un milieu de vie urbain ?

B. C.  : Le plus grand obstacle, c’est la spéculation immobilière. Il y a une poignée de gens qui se sont accaparés des terrains importants et qui attendent le « gros lot ». Ce sont des rentiers qui espèrent une révision du zonage ou quelque chose du genre, c’est une pensée magique sans aucune vision claire de ce que nous pourrions devenir. Hull est un fromage troué dont le patrimoine bâti est en dépérissement. Les propriétaires n’entretiennent pas leurs logements locatifs et lorsqu’ils finissent par être incendiés, ils les convertissent en stationnement au noir. Au début des années 1990, d’ailleurs, un groupe de militants dont j’étais avait décidé de « fermer » ces stationnements à l’aide de rubans protestataires. Les gens arrivaient pour se stationner et constataient que nous avions bloqué l’accès à ces stationnements non conformes, et ce, même si la Ville délivre des permis d’affaires à ces propriétaires. Les terrains vagues sont nombreux et c’est en quelque sorte payant d’attendre un changement de zonage ou une expropriation pour un grand chantier, car les taxes sont très faibles pour ces terrains. Le plus gros promoteur et propriétaire foncier de la région, le Groupe Heafey, possède des stationnements non conformes, pour y refouler notamment les employés de son restaurant St-Hubert. La Ville lui a ordonné de les fermer, mais ils sont toujours en opération. Cela illustre bien le comportement des groupes d’intérêts qui bloquent systématiquement le développement du centre-ville.

Bien entendu, le grand dérangement des années 1960 et 1970 provoqué par la construction des complexes fédéraux a marqué profondément le développement du centre-ville. Mais depuis cette époque, mis à part la construction du Musée des civilisations et quelques nouveaux édifices, il n’y a pas vraiment lieu de s’attendre à de nombreux autres développements immobiliers de la part du fédéral, alors à quoi bon s’asseoir sur un terrain ? C’est une absurdité.

J-P. C. : Y a-t-il lieu d’imaginer qu’on se débarrasse un jour de la culture de l’automobile ? Pourrait-on envisager un centre-ville piétonnier à Gatineau comme cela existe ailleurs dans le monde ?

B. C.  : Le transport est assez compliqué dans la région. Les villes d’Ottawa et Gatineau ont chacune leur propre système de transport. Cette dysfonction s’accompagne d’une fixation électoraliste (et québécoise) sur les autoroutes et les nouveaux ponts entre les deux rives. Quiconque veut se faire élire ici promet un nouveau pont ! Or, dans une logique de promotion du transport en commun, il faut plutôt maximiser les infrastructures existantes et si l’on doit en construire de nouvelles, elles doivent être dédiées au transport collectif. La question de la coordination des systèmes de transport devrait produire de bonnes réflexions, mais la culture de l’automobile l’emporte pour le moment. L’autre partie du problème, c’est encore et toujours l’étalement des banlieues. La question du transport reste fragile si on ne réfléchit pas d’abord à notre manière de concevoir l’habitat urbain. Je crois que la question centrale devrait consister à se demander lucidement : qu’est-ce ce qui fait que les jeunes familles fuient le centre-ville et les porte à s’installer au-delà même de la banlieue et à sacrifier leur temps de vie en automobile ? Il faut admettre que les gens fuient quelque chose, et réfléchir à ce qui pourrait être une redéfinition attrayante du centre et de la périphérie. Je confesse que j’ai moi-même une indisposition qui frôle la haine pour la banlieue ! Je tente de la rationnaliser à travers mon analyse de la vie urbaine et la bêtise de l’étalement urbain qui est l’antithèse complète de la communauté.

Vous savez, il faut se laisser inspirer par les milieux et les quartiers que nous croisons lors de nos voyages à l’étranger. Récemment, je suis allé en Angleterre, en Écosse et en Irlande et j’ai été souvent frappé par les nombreux espaces qui attirent les gens, qui suscitent une vie urbaine et qui sont beaux à voir. Là-bas, j’ai vu ce que je croyais être devenu impossible à faire : des pique-niques en famille où l’on profite collectivement d’un espace agréable. Ici, nous débattons âprement lorsqu’il est question d’art public. Au lieu de lutter contre l’anonymat et le caractère aseptisé d’une ville comme n’importe quelle autre, on devrait se porter à la défense de notre patrimoine bâti et oser enfin un peu d’excentricité.

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