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Dossier : Hull, ville assiégée

Un brin d’espoir pour le centre-ville de Gatineau ?

Isabelle Fournier

À la suite de l’industrialisation, de la montée en flèche du système capitaliste et du progrès de l’industrie automobile, le visage urbain des villes nord-américaines se transforme. Les banlieues se développent et « cette urbanisation des espaces périphériques sera accompagnée du “déclin” de certaines zones centrales [1] ». C’est particulièrement le cas à Gatineau, où le centre-ville fait face encore aujourd’hui à des défis majeurs : insécurité, dégradation du paysage urbain, réduction de la population résidante, pauvreté, etc. Dans ce contexte, il est plutôt rare de rencontrer un résidant s’exclamant : « Comme je suis fier d’être Gatinois ! » et beaucoup moins d’entendre l’expression : « Hull, c’est dull !  »

Face à cette fragilisation identitaire évidente, la Ville de Gatineau s’est retroussé les manches et a élaboré un Programme particulier d’urbanisme (PPU) pour son centre-ville. Réussira-t-il à inverser la tendance actuelle, à transformer les perceptions, à redynamiser le centre-ville et à en faire un exemple à suivre ailleurs au Québec et en Amérique du Nord ?

Dégradation

Nous considérons que trois éléments majeurs ont transformé le développement du centre-ville de Gatineau, l’Île de Hull de l’époque : le Grand Feu de 1900, la prohibition et la construction des édifices fédéraux de la Place du Portage. Ajoutons encore à ces facteurs la situation géographique unique de Gatineau, la Rivière des Outaouais créant une frontière géographique entre le Québec et l’Ontario, la présence de la Commission de la capitale nationale du Canada (CCN) qui a pour mission « de susciter un sentiment de fierté et d’unité par l’entremise de la région de la capitale du Canada » (est-ce au détriment de l’identité locale ?), enfin les particularités démographiques, les mouvements migratoires étant très dynamiques compte tenu de la forte présence du gouvernement fédéral sur son territoire.

Requalification

Reconnaissant l’urgence de faire renaître le centre-ville de Gatineau, la Ville octroie, en novembre 2006, un mandat en ce sens à la firme Groupe Gauthier Biancamano Bolduc. La firme devait proposer des lignes directrices pour l’aménagement du centre-ville de Gatineau, ce mandat s’inscrivant dans le cadre du PPU.

Les enjeux en matière de développement urbain sont aujourd’hui multiples. La nouvelle gouvernance tient compte du développement durable des communautés et la participation publique est devenue essentielle dans les projets urbains. Les planificateurs parlent maintenant du new urbanism, qui met l’accent sur la communauté, la mixité sociale et les villages urbains. Densifier les milieux de vie, favoriser les transports durables et développer des espaces verts et bleus de qualité, voilà les ingrédients d’une recette gagnante.

Dans son PPU, la Ville de Gatineau définit comme lignes directrices d’aménagement les éléments suivants  : consolider et animer le cœur du centre-ville ; créer des milieux de vie agréables et sécuritaires ; augmenter le nombre de résidants au centre-ville ; favoriser les déplacements des piétons et le transport durable ; mettre en valeur les aspects reliés à la culture, à l’histoire et au patrimoine ; utiliser les composantes naturelles et les espaces verts et bleus comme éléments structurants de la trame urbaine ; et développer des pôles d’activités intégrés aux réseaux de transport [2].

Ces orientations recoupent les grands principes reconnus en aménagement urbain. Mais est-ce suffisant pour créer ce milieu de vie dynamique et exemplaire tant attendu ?

Imaginaire et débat public

Comme le soutient Delorme, l’individu a besoin d’imaginer son lieu d’appartenance pour pouvoir y construire quelque chose et le transformer. Chacun a une identité propre et une vision unique de la ville, mais aussi des visions communes et « c’est précisément dans cette construction abstraite de la ville que réside l’imaginaire urbain. Et c’est probablement ainsi que se construit la ville [3]. » Les projets urbains sont un moyen de penser, d’imaginer, de prévoir et d’aménager le centre-ville. De Moncan [4] soutient d’ailleurs que la ville rêvée doit être en permanence en projet. Les initiatives urbaines étant constamment en débat, la population faisant partie intégrante des discussions, l’imaginaire est ainsi stimulé, ce qui influence l’identité et l’appartenance.

Maintenant que nous pouvons imaginer le devenir de notre centre-ville, il est temps de passer à l’action. Or, le cœur de Gatineau est un sujet très sensible à l’heure actuelle. En effet, malgré les efforts déployés par la Ville, l’administration publique doit déjà faire face à de fortes oppositions en provenance des élus et de la population en général. Prenons l’exemple du futur Centre multifonctionnel, l’un des premiers projets touchant le développement du centre-ville. Un débat public parfois fort émotif entoure le choix du projet qui, à terme, remplacera l’actuel Aréna Robert-Guertin. La Ville propose un projet qui pourrait soutenir la vitalité des commerces, la hausse de fréquentation du quartier, l’organisation d’événements publics, l’augmentation du nombre de résidants, etc. Or, la population semble plutôt en faveur d’un simple aréna offrant de nombreux espaces de stationnements. Dans ce dossier, il semble de plus en plus difficile d’arriver à un consensus.

Sera-t-il possible de rallier la population et les politiques autour de projets structurants pour le centre-ville, qui cadreraient avec plusieurs des principes d’aménagement du territoire ? Sommes-nous réellement prêts à changer nos habitudes en limitant notre dépendance à l’automobile, en achetant localement ou en habitant dans des quartiers plus denses, offrant une mixité des usages (résidences, commerces, divertissement, etc.), mais qui demandent un changement des mentalités ? Le débat ne fait que commencer…

De l’espoir… ailleurs

Malgré les oppositions et le scepticisme régnant quant à l’avenir du centre-ville de Gatineau, des quartiers inspirants, denses et à échelle humaine fleurissent ici et ailleurs et pourraient servir d’exemples. L’Europe indique la voie en la matière, avec des quartiers exempts de circulation automobile comme c’est le cas à Vauban, Fribourg-en-Brisgau en Allemagne ou encore Hammarby Sjöstad en Suède, ancienne zone portuaire insalubre devenue l’un des secteurs les plus agréables de Stockholm. Portland est également un excellent exemple qui démontre que ces principes s’appliquent aussi en Amérique du Nord. Cette ville de l’Oregon a créé des quartiers à échelle humaine regroupant épiceries, écoles, transports en commun, parcs et jardins. Plus près de chez nous, le quartier St-Roch à Québec a été le théâtre d’un important projet de revitalisation urbaine et est maintenant un quartier branché où se côtoient travailleurs-euses, commerçantEs, résidantEs et artistes.

Je garde donc l’espoir que notre tour viendra et que Gatineau aura un jour un cœur de ville accueillant, un espace convivial et accessible envié par les citadinEs d’autres villes d’ici et d’ailleurs, comme nous les envions aujourd’hui…

ARTICLE ÉCRIT PAR
Isabelle Fournier

Étudiante, Maîtrise en développement régional, Université du Québec en Outaouais.

NOTES

[1] Richard Morin, Réanimation urbaine et pouvoir local : les stratégies des municipalités de Montréal, Sherbrooke et Grenoble en quartiers anciens, Montréal, 1987, p. 6.

[2] Programme particulier d’urbanisme, Lignes directrices d’aménagement, Ville de Gatineau.

[3] Pierre Delorme (dir.), La ville autrement, Presses de l’Université du Québec, Géographie contemporaine, 2005, p. 23.

[4] Patrice De Moncan, Villes utopiques, villes rêvées, Les Éditions du mécène, 2003.

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