Café Cléopatre, le droit au centre-ville

No 40 - été 2011

Société

Café Cléopatre, le droit au centre-ville

Quand la résistance fait la ville

En 2005, Montréal lançait son grand projet de Quartier des spectacles. En 2006, la Ville confiait à la Société de développement Angus (SDA) le mandat de construire un édifice à vocation culturelle à l’angle de la rue Sainte-Catherine et du boulevard Saint-Laurent. Du même coup, elle appuyait la SDA dans sa démarche d’acquisition de tous les lots situés au nord du Monument national, entre le boulevard Saint-Laurent et la rue Clark, afin de mener à bien un autre projet immobilier essentiellement d’espaces à bureaux, mais dont le rez-de-chaussée serait occupé par des commerces verts et responsables. Les projets concrets proposés par la SDA ont nécessité un processus de consultation à travers l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM). D’un côté, l’OCPM acceptait le projet de l’édifice à vocation culturelle, de l’autre, il recommandait un retour à la table à dessin pour l’édifice du quadrilatère Saint-Laurent. Cependant, en 2009 la municipalité rendait son verdict et acceptait les deux projets. Pour ce faire, elle entamait des procédures d’expropriation à l’encontre du Café Cléopâtre, le seul commerce toujours en activité au nord du Monument national, le seul lot n’appartenant pas à la SDA.

La marge dans le centre

Le Cléo n’est pas un bar de danseuses comme les autres. Il ouvre relativement tôt. Contrai­rement aux habituelles 18-25 ans siliconées que l’on retrouve dans les bars de danseuses plus à la mode, on y rencontre tous les physiques et tous les âges. Les clients sont aussi diversifiés que les danseuses, leur comportement ressemble à celui de la clientèle d’une taverne où l’on trouve des habitués qui se connaissent, connaissent le personnel de l’établissement, et y viennent au moins autant pour la rencontre entre amis que pour le spectacle. On y trouve entre autres des travailleurs d’Hydro-Québec, des fidèles de la mosquée d’en face, des vieux de la vieille, des étudiants de l’UQÀM et des touristes. Plus de 100 personnes, surtout des femmes, tirent leur revenu du Cléo. Tout cela sans parler des activités qu’on tient au deuxième étage de l’édifice : performances de drag, festival de cinéma gore, défilés de mode gothique ou spectacles de musique heavy-ce-que-vous-voulez. Rien pour rassurer le genre d’individus qui, justement, fréquentent si peu ce genre de spectacles qu’ils ne peuvent s’appuyer que sur les clichés pour créer une aura de peur autour des groupes sociaux qui occupent le lieu.

Toujours est-il que le Cléo, d’en bas comme d’en haut, fonctionne. Il fonctionne même très bien depuis près de 40 ans. Que l’on fasse abstraction du fait qu’il est le dernier représentant du vaudeville et du burlesque sur la Main, ce qui a fait sa gloire, est une chose ; que l’on dépeigne le quadrilatère comme étant une « ruine », le redlight comme quelque chose qui « n’existe plus », comme l’a fait la SDA en consultation publique, en est une autre. C’est une façon d’utiliser le discours pour occulter la présence de groupes bien précis dans le centre urbain et du même coup dépeindre leurs actions dans la ville comme ayant une légitimité moindre (on pourrait également à ce titre parler du SONA, une boîte de nuit qui occupait le nord du quadrilatère et qui amenait une foule jeune et nocturne, elle aussi absente du débat). À ce propos, Henri Lefebvre expliquerait que pour rendre effectif son pouvoir sur l’espace urbain, il ne s’agit pas tant pour le pouvoir hégémonique d’exercer l’exclusivité territoriale que de donner une image de l’autre comme absent [1]. Ainsi rejeté à la marge du discours sur la ville, l’autre devient invisible aux yeux du corps social.

J’ai fait des entrevues avec de nombreuses danseuses du Cléo et toutes ont souligné à quel point la localisation était importante pour le succès de l’établissement. Si le Cléo peut ouvrir tôt et du coup permettre aux mères de famille et aux étudiantes d’avoir une vie de mères et d’étudiantes, justement, c’est parce que la localisation stratégique permet de rejoindre une clientèle variée. C’est dire que, comme pour tant d’autres secteurs de l’économie, la centralité constitue un avantage primordial. En somme, si le Cléo a du succès, ce n’est pas uniquement à cause de l’offre qui répond bien à une demande, mais aussi en raison de sa localisation centrale. Or, pourquoi les danseuses du Cléo auraient-elles moins droit au centre que les boutiques équitables ? Les jeunes qui sortent dans les afterhours utilisent-ils l’espace urbain avec moins de légitimité que les librairies ? Plus encore, ne sont-ce pas justement ces jeunes, ces danseuses, ces afterhours, cette foule bigarrée qui a fait et refait le charme de la Main ? N’occupent-ils pas déjà les lieux ? Que l’on détruise une carcasse vide, passe encore. Que l’on chasse une entreprise qui a le succès du Cléo, située à 50 m d’un stationnement presque aussi gros que le terrain convoité par la SDA… pas sûr ! Montréal peut-elle se permettre de démanteler une entreprise qui a le succès du Cléo, alors que les vraies friches urbaines au centre-ville abondent ? D’ailleurs, la SDA n’avait, lors des consultations, aucune idée précise des commerces qui amèneraient leurs pénates chez elle, ce qui laissait prévoir la construction d’espaces commerciaux locatifs neufs, mais tout aussi vides que les carcasses abandonnées du quadrilatère.

Le promoteur n’a cessé de dire à quel point il avait tenté de s’entendre avec tous les groupes en place. Si pour la plupart de ces derniers cela voulait dire trouver une façon de cohabiter, il s’agissait plutôt dans le cas du Café Cléopâtre de définir les modalités d’une expulsion. La SDA se plaît à répéter qu’elle a fait des offres de relocalisation au propriétaire du Cléo et qu’il était déraisonnable pour celui-ci de les décliner. C’est refuser de reconnaitre à quel point la localisation du site a au moins autant d’importance que les caractéristiques des édifices et commerces qu’on y trouve (que, du reste, on n’a pas réussi à offrir au Cléo).

La marge fait le centre

Même après que son projet ait été accepté, la SDA a été forcée de revoir ses plans, car son évaluation des capacités financières du milieu culturel avec qui elle s’était alliée était inexacte. La taille de l’édifice du 2-22 Ste-Catherine (un des aspects qui ont mené aux consultations publiques) a dû être revue à la baisse, puisque de futurs locataires se retiraient du projet, faute de moyens. Allait être mis sur la glace, pour la même raison, l’ensemble du projet autour de l’édifice du métro Saint-Laurent pensé par la SDA. Cette dernière doit maintenant revoir son projet du quadrilatère Saint-Laurent, car le Cléo a contesté l’éviction en Cour avec suffisamment d’obstination pour qu’il puisse crier victoire en mars dernier lorsque la SDA a finalement baissé les bras.

Cela démontre une fois de plus, comme si la leçon avait été absente du reste de l’histoire de l’urbanisme, que même les groupes les plus à la marge ont un pouvoir réel sur l’aménagement urbain. Ici, on a eu beau les représenter comme absents, morts ou victimes d’une illusion patrimoniale, reste que si les projets ont dû être modifiés si fortement c’est que le promoteur n’a pas su travailler de façon suffisamment rapprochée avec les acteurs qui avaient investi les lieux bien avant lui. Si on doit blâmer quelqu’un, ce n’est certainement pas le Cléo qui n’a fait que défendre son droit d’être là où il est depuis belle lurette, mais plutôt le nouveau joueur qui, pour une question morale, a sciemment tourné le dos à un savoir sur l’urbain et sa pratique parce que ce savoir est porté par des individus dont les pratiques culturelles le choquent et le questionnent.

On a eu beau se vêtir du costume du professionnalisme, de la rigueur économique, architecturale et sociale à coups d’images PowerPoint, le vrai réalisme c’est celui qui se met les deux pieds dedans ; pas celui qui pratique la pensée magique à coup d’étiquettes « équitable » et « responsable ». La conception de l’espace centre que la SDA a fait sienne aurait peut-être pu rapprocher les parties. Toutefois, en rejetant pour des raisons morales un acteur pourtant présent et agissant sur cette « friche urbaine » qui n’en était pas une, elle se plaçait, malgré ses nobles intentions, dans une position qui l’empêchait de tirer profit du seul groupe qui a su réhabiliter et faire un succès du lieu qu’il occupe envers et contre tous. Comme quoi « social » est un mot que portent aussi bien les familles qui ont supposément peur d’aller sur la Main que des drags, des ravers et des danseuses qui, soit dit en passant, ont aussi des familles.


[1Henri Lefebvre, Le droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème