Quand le corps des femmes donne chair au conflit

Dossier : En plein corps

Dossier : En plein corps

Quand le corps des femmes donne chair au conflit

Corps voilé, dévoilé, marchandé ; corps conspué, vendu, réclamé ; corps auto­déterminé... Le corps des femmes, au sein même des féminismes, demeure un outil et un terrain de tensions, de conflits et de résistances. Les enjeux entourant le port du voile et la prostitution/travail du sexe en sont les illustrations les plus actuelles et les plus déchirantes. Mais au-delà de l’enjeu fondamental qui divise les différentes approches féministes – à savoir : est-il possible qu’une femme qui porte le hijab ou le niqab ou qui s’identifie comme prostituée/travailleuse du sexe le fasse par choix ? –, enjeu retourné de tous les bords et de tous les côtés, ne sommes-nous pas témoins de l’utilisation symbolique du corps des femmes par les féminismes dans une éternelle chicane de clocher concernant le symbole de l’oppression et non l’oppression elle-même ? Est-ce que la bonne oppression serait celle qui ne se voit pas ?

On pourrait être tenté de voir dans ces deux figures de femmes, la voilée et la prostituée/ travailleuse du sexe, un nouvel exemple des figures de la tradition occidentale que sont la mère et la putain. En réalité, qu’il soit voilé ou dévoilé, le corps féminin est toujours construit comme corps sexué, car l’enjeu est bien la sexualité des femmes (pas celle des hommes) ainsi que l’image et le rôle des femmes dans l’espace public, qu’il s’agit d’assujettir et de mettre au service de la société sexiste, raciste et hétérosexiste. Tous ces « ismes » ont le pouvoir de décider à quels rôles sexuels ce corps sera assigné et d’imposer les mesures nécessaires pour l’y contraindre.

Des visions trop tranchées

Ce que l’on peut déplorer, c’est que ces débats dans le féminisme au Québec peinent à échapper à un discours binaire et clivant et demeurent sur le terrain du corps des femmes pour croiser les armes.

La division qui s’ensuit sur ces questions au sein des féministes est bien connue. Deux visions, une abolitionniste et une autre réglementariste sur la prostitution/travail du sexe et deux positions sur l’interdiction du port du voile. Ces débats, tel que mentionné plus haut, déchirent les passions, les discours et les visions féministes. Les prises de position s’emballent, les féministes étant bien souvent pressées par le temps, entraînées, sinon contraintes, à prendre position. Dans ce climat, un processus de raidissement de la pensée est à l’œuvre.

Toutes les féministes s’entendent pour dénoncer la violence de la domination masculine et pour accuser le patriarcat d’instrumentaliser ces deux figures de femmes. Mais, hélas, nous restons trop souvent prises (et je m’y inclus) dans la logique que ce système nous impose. En d’autres mots, quand les féministes considèrent les femmes prostituées/ travailleuses du sexe et les femmes portant le foulard ou voilées comme uniquement des victimes du patriarcat, comme des êtres «  aliénés  » ou maintenus dans la subordination et qu’elles veulent les libérer, elles souscrivent au discours qui consacre le déni de la réalité vécue des femmes, de leur expérience subjective et collective et, surtout, qui nie la logique de rapports de pouvoir entre femmes elles-mêmes.

De nouvelles voix à prendre en compte

Et pourtant, tant bien que mal, depuis quelques années, une rupture se produit dans le discours féministe. Celle-ci nous rappelle les premières irruptions de la parole des féministes dans l’espace public, le refus de plusieurs femmes de demeurer passives et silencieuses dans la sphère privée, dans les années 1970, quand elles se mirent à exprimer avec bruit et fureur leur vécu et leurs besoins. Rapidement après cela, avec les third world feminists, ou les féministes de la marginalité, des critiques se sont élevées contre la prédominance dans le discours et la pratique féministes de certaines expériences et analyses des conditions des femmes qui ne prenaient pas en compte plusieurs expériences différentes, telles que celles des femmes migrantes, lesbiennes, autochtones, handicapées, afro-américaines, etc. Concernant le sujet qui nous préoccupe, cette fois, ce sont les prostituées/travailleuses du sexe d’abord, puis les femmes portant le foulard ou voilées qui s’engagent dans le processus, bien connu des féministes, de réappropriation de la parole des femmes par elles-mêmes en se faisant de plus en plus entendre.

Les féminismes sont donc confrontés à une prise de parole publique de femmes jusque-là sans voix et/ou que l’on ne voulait pas entendre, qui les fait passer du statut d’objet d’analyse à celui de sujet d’un discours puisqu’elles critiquent et revendiquent. De silencieuses et cachées, ou invisibles, elles font tout à coup irruption dans l’espace public où elles sont désormais plus visibles en affichant leurs convictions et en se revendiquant, à certains moments, du féminisme. Il peut sembler paradoxal que des femmes qui réclament leur droit à s’autodéterminer soient précisément celles qui posent problème au mouvement des femmes. En réalité, avec ces débats, c’est la référence à son propre combat qui interpelle le féminisme ou, plus exactement, les différentes manières qui existent de s’approprier et interpréter son message de libération.

Devant la surenchère politique et sociale, les féministes, acculées à faire des choix, sont tenues de les justifier, c’est-à-dire de se concentrer sur leurs arguments au lieu de réellement écouter ceux des autres. La distance se creuse, rendant le dialogue de plus en plus difficile et mettant en lumière qu’il nous manque cruellement un espace politique qui permet ou même encourage l’expression du dissensus entre personnes poursuivant un même objectif, celui de la libération des femmes.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème