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Dossier : En plein corps

Peut-on consentir à la prostitution ?

Sandrine Ricci

La question de la prostitution est complexe, car elle implique un ensemble de considérations économiques, sociales, politiques et éthiques. Elle est marquée par des rapports sociaux de pouvoir liés à la classe sociale, à l’appartenance ethnique et, bien entendu, au sexe ; les femmes constituant la très forte majorité des personnes prostituées et les hommes, des clients.

Historiquement, les féministes ont souvent assimilé la prostitution à une expression ultime de la violence des hommes à l’égard des femmes. Or, depuis quelques années, certains discours ont déplacé le débat à un autre niveau. Invoquant le principe de libre disposition de leur corps, des femmes revendiquent le droit de choisir de se prostituer. Cet argument ne déstabilise pas que les féministes, il s’inscrit dans une vaste réflexion philosophique : le concept de choix peut-il s’appliquer dans un contexte de prostitution ? Est-il possible de parler de consentement à ce qui peut être perçu comme une forme de violence ? Qu’en est-il du libre arbitre des principales concernées ?

Abolition vs réglementation

Deux écoles de pensée utilisent des cadres d’analyse qui les mènent à des conclusions antagonistes en ce qui concerne la prostitution. Sur le terrain, ces postures se traduisent le plus souvent par des actions divergentes auprès des personnes prostituées. Certaines féministes privilégient une approche fondée sur la reconnaissance du travail du sexe et la réduction des méfaits, d’autres favorisent au contraire la mise sur pied de moyens concrets permettant la sortie de la prostitution, de même que la lutte contre la marchandisation du corps et de la sexualité des femmes. Dans les milieux féministes, comme dans l’ensemble de la population, ces questions suscitent un véritable écartèlement entre deux appartenances vécues comme concurrentes et conflictuelles.

Le courant abolitionniste définit la prostitution comme une forme de violence envers les femmes et une atteinte aux droits humains des personnes prostituées, que l’industrie du sexe exploite à la faveur d’un système capitaliste générateur d’inégalités sociales qui vont en s’accroissant et de rapports sociaux induisant le sexisme, le racisme et le colonialisme.

Le courant réglementariste conçoit plutôt le travail du sexe comme une activité professionnelle légitime que des adultes consentants peuvent libre­ment choisir. En ce sens, le problème réside dans le regard moraliste et stigmatisant que la société pose sur les personnes qui l’exercent, comme dans la répression judiciaire.

La logique politique qui prévaut dans les milieux féministes abolitionnistes peut être associée aux valeurs de gauche. Cette mouvance utopique refuse que le réel, tel qu’il s’impose à l’heure actuelle avec les lois du marché global, la mondialisation, le libéralisme sexuel et les institutions patriarcales, soit une fatalité à laquelle il faut se résigner. Cela étant dit, il existe aussi une mouvance conservatrice (et antiféministe) parmi les abolitionnistes, comme il existe des gens sensibles aux valeurs de gauche parmi les réglementaristes.

Néanmoins, la logique politique qui prévaut dans les milieux réglementaristes rejoint les idéaux et les pratiques mises de l’avant par le libéralisme. Cette mouvance plutôt individualiste voit dans la prostitution une institution immuable. Elle commande donc un certain « pragmatisme » à l’aune duquel il importe avant tout de limiter les conséquences malheureuses associées à la prostitution, principalement imputables aux législations hypocrites, aux pratiques policières harcelantes et à la stigmatisation sociale des femmes prostituées.

Un consentement sujet à interprétation

Plusieurs écoles de pensée ont soulevé les limites du consentement, à propos de la prostitution, mais aussi du « voile » islamique. Dans le champ des études féministes, des penseuses nous permettent de comprendre à quel point de tels enjeux sont complexes, surtout si, à l’instar des théories postcolonialistes comme celle de Franz Fannon, elles tiennent compte de l’aliénation des dominé·e·s, tandis que d’un point de vue féministe, on se doit d’accorder une place centrale à la parole des femmes, à la parole des opprimé·e·s.

Bien que l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu ne prenne pas explicitement position sur la prostitution dans son article « Quand céder n’est pas consentir [1] », on peut déduire, de par son analyse matérialiste de la conscience des femmes, que la prostitution constitue une appropriation du corps et du travail des femmes par les hommes rendue possible par le patriarcat, un système de domination qui s’exerce tant aux niveaux idéologiques et symboliques que structurels et matériels.

Pour Mathieu, la prise de conscience individuelle (et collective) des femmes de leur position de dominées serait nécessaire pour concevoir le consentement à la prostitution. A contrario, pour la philosophe Judith Butler, il est illusoire de vouloir transformer ou abattre les rapports de pouvoir en jeu dans l’exercice du consentement et de la prostitution ; alors aussi bien travailler aux meilleures conditions possible de leur exercice [2]. Dans cette optique, la reconnaissance du choix individuel primerait sur la dissymétrie sexuelle. Est-ce là une façon d’affirmer, comme le souligne la philosophe Geneviève Fraisse, que le principe de liberté l’emporterait sur celui d’égalité [3] ?

Dans la perspective butlérienne, le consentement est appréhendé comme un acte valorisant la capacité d’autonomie de l’individu dans le cadre même de la domination. Dans cette optique, le consentement de la personne prostituée constituerait un choix stratégique structuré par des contraintes économiques. De plus, la pratique infiniment variée de la prostitution pourrait intégrer une part de désir et une part de consentement sans qu’il faille nécessairement opposer les deux.

La philosophe Michela Marzano considère pour sa part que le plaidoyer en faveur de la prostitution comme « pratique de résistance » et de «  libération sexuelle », sous prétexte de s’opposer aux valeurs morales traditionnelles, renforcerait bien souvent l’oppression des plus faibles et le pouvoir des plus forts. Le consentement se transformerait ainsi en un moyen d’oppression servant à justifier des attitudes violentes qui tirent parti des fragilités et des failles des êtres humains [4].

La notion de consentement est donc invoquée en faveur d’un libre exercice et de la décriminalisation complète de la prostitution, incluant le proxénétisme, une question qu’examine actuellement la Cour suprême du Canada. Peut-on réellement défen­dre cette idée de consentement sans s’interroger sur les contraintes qui poussent les individus à consentir – céder, dirait Mathieu – à la prostitution ? Le consentement peut-il suffire comme principe justificateur ? S’opposent ainsi deux principales écoles de pensée qui ont à la base des définitions différentes de la prostitution. En dépit des divergences toutefois, les féministes s’entendent sur l’importance de mettre fin à la discrimination dont sont victimes les personnes prostituées dans le système judiciaire et d’obtenir leur décriminalisation.

P.-S.

L’auteure tient à remercier Isabelle Courcy, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy pour leur apport à cette réflexion.

NOTES

[1] Nicole-Claude Mathieu, « Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie », dans N.-C. Mathieu (dir.), L’arraisonnement des femmes  : Essais en anthropologie des sexes, Éditions de l’EHESS, Paris, 1985, p. 169-245.

[2] Lucie Tangy, « Le sens du consentement dans l’œuvre de Judith Butler », Tracés, vol. 14, no 1, 2008, p. 1-17.

[3] Geneviève Fraisse, Du consentement, Éd. du Seuil, Paris, 2007.

[4] Michela Marzano, Je consens, donc je suis… Éthique de l’autonomie, Presses Universitaires de France, Paris, 2006.

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